Jean Rabe, jeune homme de vingt-cing ans, sans profession, prit entre ses mains sales son chapeau de feutte ct le secoua afin d’en faire tomber la neige qui l’alourdissait. C’était une belle neige d’une pureté boréale. Jean Rabe la regardait avec appétit comme quelque chose qui se mange. Toute la vie intellectuelle de Jean Rabe, depuis sa sortie du lycée, semblait consactée au perfectionnement des deésirs de choses qui se mangent. Il était devenu d’une habileté surprenante dans l’art d’imaginer des nourritures. En somme, son imagination obsé

__dée par la faim ne faisait qu’amplifier la satis- faction de manger un bifteck. Il y avait exacte-. ment sept semaines qu’il n’avait pas mangé de viande saignante. Il se nourtissait quand il le pouvait de pommes de terte frites et de cervelas cuits dans la graisse bouillante. Il mangeait cela chez l'un ou chez l’autre, au hasard de Vhospitalité du jour ou de la nuit, le plus souvent durant le jour. Car il profitait de l’absence dun ami pour dormir dans la chambre quwil occupait sous les toits, rue Constance, a Montmartre. Quand il le pouvait, Jean Rabe louait une chambre pour un jour ou deux, achetait une bougie et un livre divertissant d’aventutes. Apres avoir mangé du pain et du paté de foie, il se glissait avec un plaisir indescriptible dans les draps et y lisait Ja Dame de Mont soreau, jusqu’a une heure avancée de la nuit. Quand il avait usé les trois quarts de sa bougie, il Péteignait et demeurait allongé sur le dos, le regard fixe. Le confort, cependant misérable, d’une chambre de bas hotel le pénétrait profondément. Rabe s’imbibait comme une éponge et se gonflait d’anéantissement créé par le lit, le toit, la potte fermée. Exquise torpeur surtout engendrée par la porte fermée, qui le mettait provisoirement en matge du monde et de l’existence qui le balayait, comme le vent une feuille s¢che, de-ci, de-la, souvent avec des soubresauts comiques. Chaque jour il buvait un calice d’amertume, comme il disait, jusqu’a la lie. C’était parfois si écceurant qu’il ne pouvait s’empécher d’en sourire; mais son regard, quand il souriait, était celui d’un mauvais prétre. I] aimait les femmes et les hommes parce qu’il les sentait encore plus vils que lui. Un soir qu’il dormait dans un bar des Halles devant un café de dix centimes, il s’était apercu, dans le trouble du demi-sommeil de la misére, qu’il se trouvait 4 cdté d’une petite fille de cing ou six ans qui, elle, dormait avec innocence et dont la téte s’appuyait ingénument sut le bras de Rabe. Rabe avait tout d’un coup éprouveé une commisération infinie pout cette enfant. Une grande lumiére brillait en lui. La petite téte qui reposait contre son bras chauffait irrésistiblement toutes les lampes qui, dans sa tte, correspon- daient aux fils encote mal connus de sa petsonnalité future, quand il serait sorti de cette misere animale. Il repoussa doucement la petite fille et sen alla dans la rue ot la pluie semait sur Vasphalte des clochettes qui sautaient comme des diablotins. La pluie calma savamment énergie que la téte et la bouche molle de l’enfant lui avaient communiquée. Mais il lui était impossible maintenant de rentrer dans le bar, cat Rabe ne possédait plus les deux sous nécessaites afin de payer sa place, devant son verre de café. Il erra 4 travers l’eau et finit par se présenter a un poste de police. Il fit voir son dipléme de bachelier et le secrétaire lui donna un bon pour aller coucher dans un hétel voisin qui s’ouvrit devant lui telle une prison tenue pat un bougnat. Autant Phétels qu’il habitait, autant de bruits de clefs qui ouvtaient une cellule. Insensible' ment, mais irrésistiblement, il s’habituait 4 cette idée qu’un jour il irait en prison et que tout se passetait comme dans les hétels ou il s’était endormi dun seul coup, de trois heures du matin jusqu’a midi. C’était toujours vers les trois heures du matin qu’il trouvait la piéce de vingt sous qui lui permettait de goiter ce repos infernal.

Quelquefois il s’endormait dans une crise | doptimisme aux réactions saugrenues, car il lui restait quatre sous en poche pour prendre un café créme et un croissant. Jean Rabe méditait alors des projets d’avenir. Il avait cherché du travail. Rien dans sa mise et dans son attitude ne pouvait encoutager ceux qui auraient pu devenir ses patrons. Mais tous ces hommes sentaient patfaitement que Rabe n’était pas de leur jeu et ils lui refusaient les cartes. De temps en temps, cependant, Rabe travaillait. Il avait été correcteur d’imprimerie dans une ville de province et avait repris gott 4 la vie intelle@uelle, au luxe relatif 4 quoi la fréquentation des jeunes putains conduit les gar~cons. Il acheta une bicyclette et la revendit afin de se procurer des sous et se donner une cettaine allure aux yeux de Simone, caissiére blonde, dans un café bourgeois, de l’estaminet ou fréquentaient les filles du tiers état de la prostitution. IL acheta d’autres choses et les revendit. ll ne paya pas sa champre 4 l’hotel, négligea de régler les notes de restaurateurs qui lui faisaient crédit. Un matin il revint a Paris, vétu d’un patdessus neuf, qu’il alla tout de suite vendre 4 un brocanteut de la rue Durantin. Quand, de déchéance en déchéance, il eut endossé le costume de la misére, il reprit son chemin a travers les rues, 4 travers les hommes et les femmes dont il se promettait d’oublier les noms, dés que Pavenir le permettrait.

Depuis prés de trois mois Jean Rabe était revenu de Palerme, ot il avait vécu une année dans une sorte de confort accidentel. Le jour méme que la chance avait choisi pout l’expédier aux trousses d’une vieille dame dans un hétel ridicule d’ot il pouvait apercevoir les trois coupoles roses de l’église de la Catena, Rabe avait patfaitement compris que cette histoire n’aurait pas de suites et qu’il reviendrait 4 Paris, tiche d’un souvenir latin qui ne l’enthousiasmait guére, mais tout aussi dépourvu d’argent. Il trevint comme il était parti, c’est-a-dire avec des habits neufs qu’il revendit. Il put vivre ainsi pendant trois semaines. Il prolongeait tout simplement ses infidélités efivets sa propre misére qui le suivait partout comme une compagne dévouce. A Palerme, 4 Naples, 4 Rome, a Florence, il la savait derriére lui, gémissante et mal élevée. Il entendait sa voix pleurnicharde qui parlait -Pargot. Il sentait qu’elle le tirait par le pan de son veston. Quelquefois il secouait les épaules. Il petcevait confusément que Pheure d’échapper aux soins maternels de la misére n’était pas _ encote venue. Quelle que fit l’ampleur de sa déchéance, une force existait qui était bien celle de Jean Rabe. Elle tayonnait parfois et quand il le voulait, ou quand V’alcool Villuminait intétieurement il en laissait entrevoir une lueut séduisante, et cependant inqui¢tante, qui ressemblait a ces petites lumiéres que l’on apergoit a Vintérieur des maisons d’une ville inconnue révélée, la nuit, pat la portiére d’un wagon. Ses meilleurs compagnons ne l’aimaient guére, car il était pauvre et mal vétu. On ne se sentait pas honoré de le fréquenter. Quand il n’était pas encore la, mais quand on savait qu’il allait venir, on parlait de lui durement, sans indulgence. Cependant, dés qu’il apparaissait, les mains se tendaient dans sa direction et Pon disait d’une voix pleine de surprise plaisante : “ Voila Jean Rabe, hé, comment vas-tu, Jean Rabe? ” Jean Rabe s’asseyait et répondait, en ayant Pair d’éprouver du plaisir : “Je vais bien, merci.” En soi-méme, il pensait : “ Vous pouvez tous crever, tas de vaches .” Les meilleurs moments, dans la vie de Jean

Rabe, étaient ceux qu’il vivait dans le sillage dun ami plus fortuné. Il en connaissait quelques-uns qui possédaient ou une situation sociale enviable ou quelques subsides de leurs patents. Ces philanthropes de café aimaient Jean Rabe pour VPagtément que celui-ci pouvait leur procuter dans une nuit dédiée 4 Valcool. ‘La nuit achevée, l’ami rentrait bien au chaud a son domicile et Rabe, la démarche incertaine et la téte malade pour s’étre dessoulé trop vite, reprenait son chemin le long des rues, cherchant la demeure, chambre ou atelier d’ami, ot il’ pourrait s’allonger sur un divan, malgté le regatd hostile de la maitresse de maison. Les filles de la tue exceptées, toutes les fermmes détestaient Rabe, et celui-ci haussait les épaules, car il savait qu’il ne pouvait en ¢tre autrement. Mais l’attitude des femmes de ses amis ne |’inquictait pas. Il n’y prétait aucune attention : Pessentiel était de dormir quel que fit l’avis des femmes sur cette question passionnante. inte: * Cette nuit-la, il pouvait tre onze heures;

Rabe, aprés avoir diné chez un ami 4 qui il avait tenté, sans succés, d’emprunter quelques sous afin de louer une chambre pout la nuit dans le passage de I’ Elysée-des-Beaux-Atts, se décida instin@ivement a remonter sur la Butte-Montmartre, ou le “Lapin Agile ” devait allumer dans la nuit un petit feu rouge. Il neigeait, et Rabe secoua la neige qui alourdissait son chapeau. I] avait traversé tout Paris, car il venait de Montparnasse, marchant vite, la téte baissée et tentrée dans les épaules, les poings enfoncés dans un pardessus d’été beaucoup trop étroit pour lui. En marchant, il pensait presque tout haut.

Son cetveau travaillait merveilleusement afin de rendre pratique cette idée, qui tout dun coup lui parut ébiouissante : trouver un louis, retenir une chambre pour une semaine, acheter du papier et de l’encre de Chine pour faire des dessins autant que possible pornographiques, afin d’aider 4 la vente. Ces dessins, il pourrait — qui sait? — les vendre cent sous l’un. Mais il avait beau supputer toutes les chances, il n’espérait point retirer cent francs de cet effort. II ne parvenait pas a estimer sa valeur commerciale a plus de cinquante francs. En arrivant place Pigalle, les jambes molles davoir patiné sur les trottoirs, il comprit parfaitement la stupidité de ses hypothéses. I ne trouverait pas le louis espéré. C’était clair. Il fouilla dans sa poche, en sortit un petit cornet de tabac humide et bourra sa pipe en la protégeant soigneusement contre les flocons de neige qui voletaient autour de lui. Il alluma sa pipe a l’allumoir du bureau de tabac au coin de la rue des Abbesses. Devant lui, le bar Faulvet rutilait de lumiére et d’alléeresse. Le piano mécanique déchainé jouait 4 grand renfort de timbres et de clochettes la Sidi-Brahim. Rabe s’apptocha des vitres qui donnaient sur la rue des Abbesses et regarda 4 Pintérieur. I] n’apercut aucun visage agréable. Dans un coin, un vieux peintre, qui était son ennemi le plus acharné, bourrait sa pipe devant un vette de café. Ses jambes courtes ne touchaient pas le sol, bien qu il fat assis sur le bord de la banquette. Il regardait ’orgue mécanique et il ressemblait 4 un imbécile solitaire. Jean Rabe fit une grimace en apetcevant ce sous-produit des arts. Il se rappelait, et le sang lui monta aux joues, les avanies humiliantes que ce bonhomme lui avait fait subir dans ce quartier. Dés que Jean Rabe entrait chez quelqu’un, on fermait discrétement les portes des armoites. Jean Rabe contemplait le vieux qui s’épanouissait sous un globe éle€trique en sugotant

_ le tuyau de sa pipe en terte. Il vit qu’il commandait un demi de biére brune. Ce spectacle acheva de l’écceuter et il continua 4 monter, téte baissée dans la neige, la rue Ravignan. Il rythmait en frottant ses dents l’une contre l’autre une matche militaire qui résonnait dans sa téte comme dans un microphone. Au coin de la rue Notvins et de la rue des Saules, une voix le héla 4 travers la neige. C’était P’tit Louis, un jeune maquereau du quartier que Jean Rabe avait connu quand il pottait encore des culottes. — Bonjour, m’sieur Rabe. — Ah! bonjour, répondit Rabe. Tout de suite il pensa 4 empruntet quelques sous 4 ce jeune homme avantageux. II se retint bétement, son éducation fit le reste et il sentit trés bien, en dégringolant la pente mal pavée de la rue des Saules, qu’il avait raté la chance. Cette nuit s’achéverait mal, dans le froid et la misére, plus immonde que le vol. Derriére sa petite barriére de bois léger, le “Lapin Agile ”, volets et portes clos, laissait, cependant, transparaitre une lueur jaune, d’un beau jaune d’or propre étalé sur la neige blanche. Il cogna timidement contre le volet de bois plein et la porte s’ouvrit brusquement dune secousse. Aussitét une buée de chaleur, de bien-étre et d’optimisme l’enveloppa. II dit bonjour 4 tous, a Frédéric le patron, coiffé dun foulatd rouge noué derriére la nuque 4 la maniéte des pécheurs du Sud. Cette coiffure ressemblait également un peu 4 l’ancien bonnet des vieillards de Plougastel. Il était chaussé de bottes et marchait, taciturne, agile, massif et coutageux, le dos voate, la téte basse préte a Vattaque ou 4 la défense. Il vivait avec les loups et connaissait leurs meceurs. Ce n’était pas un homme jeune, mais il savait imposer son autorité 4 des hommes toujouts préts 4 invoquer la force et le jugement de Dieu. a Il parlait peu et dressait toujours une oreille inquiéte du cété de la tue. Son instiné& surprenant l’avertissait longtemps 4 l’avance. I subissait les ondes annonciatrices de la bagarre, bien avant que les lampes fussent éteintes sous le souffle rapide et tragique dela bataille, méchante, méditée, étonnamment précise dans son action. — Ca var dit Frédéric. — Ca va, répondit Jean Rabe. — Alors monte prés du feu, il n’y a personne. Jean Rabe monta dans la grande salle, approcha un tabouret décloué de la cheminée en platre ou un petit feu brilait dans un foyer grand comme un bol. Cette salle n’était pas agressive. Elle se confondait trés bien avec la misére que Rabe portait en sol. Tout en frappant sa pipe sur le talon de son soulier éculé, il reniflait le feu, se rdtissait les jambes, le plus qwil pouvait. Tout en cherchant un prétexte afin de se 4f aire payer une tasse de café chaud, il suivait on E.d 'un regard amusé les souris blanches qui se :-p romenaient sur la cheminée. Elles sortaient ”i e

_ d’un trou pour rentrer dans un autre. res É. Au-dessus de lui, le petit Chouca, le corbeau |e nfermé dans sa cage d’osier, éternua comme £

4, se ” { Fe À un homme, trois fois. TS SANTE

II

La chaleur du foyer agissait sur les veétements du jeune homme qui se tatatinaient et s’appauvtissaient encore sous l’effet de la chaleur. Rabe ‘se frottait les mains l’une contte l’autre comme des cymbales. Les yeux bralés par la rouge lueut de la btiche qui se consumait, il pensait au feu, au prix du bois, 4 la douceut d’étre toujours assis prés d’un feu impérissable.

Rabe se voyait comme un pauvte, mais heureux vavasseut du feu. Autour de lui une neige éternelle ensevelissait petit 4 petit la ville quill habitait. Entre les flocons, des fantomes vétus de drap de couleur sombte s’affairaient dans un rythme social dont il n’avait souci. Tl mélait tout ce qu’il avait vu, les yeux piqués

.

de laine rouge, allait et venait de long en large. I] s’arrétait parfois pour allumer sa pipe a une braise qu’il ravivait en soufflant dessus

. — Je sens des vaches dehors, dit-il. Rabe pencha son visage en soutiant

: — C’est bien possible, fit-il poliment. Puis il se leva 4 son tour et les mains dans les poches, il s’approcha de la fenétre et le nez aux vitres, pat V’ouverture du volet, il apergut Punique bec de gaz du coin qui clignotait faiblement, courbant sa flamme peuteuse sous les rafales qui sifflaient dans les arbres du cimetiere Saint-Vincent.

— Quel temps! Quel temps! soupira Rabe. Frédéric revint tisonner son feu

. — Et je te dis qu’il y a des vaches qui rodent autour de la maison.

— Il n’y a rien eu hier? demanda Rabe. — Non. — La bande 4 Philippi n’est pas venue? — Crest d elle que je pense, répondit Frédéric. Il prit sa mandole qui, le ventre en lair, reposait comme une tortue retournée. Il plaqua quelques accords et chanta tout doucement pour lui quelque chose d’incompréhensible, mais qui s’associait patfaitement 2 humble chaleur du petit feu.

— Veux-tu un café? demanda Frédéric.

— Ma foi, répondit Rabe en se frottant les mains

— cétait un geste familier

— d’un temps pareil... je ne dis pas non... ga me fera du bien et je suis sans un sou. Il insista patticuli¢rement sur la fin de sa phrase

. — Je le savais, fit Frédéric. Jean Rabe but un café bouillant. Le liquide lui brilait la gorge et le ventre délicieusement. Frédéric était descendu dans la petite salle.

Sa femme s’occupait dans la cuisine et lon entendait la bonne chanter en sourdine. Rabe fumait toujours. Il était descendu lui aussi et, pat la petite fenétre du comptoir, il regardait la rue, la silhouette torturée de l’acacia et la neige qui tourbillonnait et lachait ses flocons silencieux en bataillons légers et hardis. Tout était blanc autour du petit cabaret et sur le toit des maisons et sur les arbres pétrifiés. On ne voyait méme pas une trace de pas sut le sol. Tout le monde s’était enfermé chez soi et les plus inquiets, la téte raide sur l’oreiller, sentaient peser sur eux le mystique silence de la neige.

L’atmée blanche s’était lancée 4 la conquete de Paris. Elle s’immisgait avec petfidie dans les cheminées et dans le cou des agents de police immobiles en leur capote noite. Mais elle ne pouvait rien contre la chaleur du petit feu, et rien contre ce fait que Jean Rabe venait de boite un café qui lui donnait un courage neuf. “ Que faut-il donc faire, pour vivre une vie

A trois repas par jour? pensa-t-il presque, tout haut. Je n’ai pas de références pour pratiquet un métier qui ne demande aucune connaissance spéciale. Faite des bandes dans les agences? ” Il sourit avec amertume a cette pensee. Un homme charitable lui avait donné un mot de recommandation 4 cet effet. Au bout dune journée de travail, en compagnie de vieux ptofessionnels grincheux, jaloux et malveillants, les doigts engourdis -par une crampe, il avait gaené deux francs cinquante. Il avait distribué des prospectus sur la voie ~ publique. C’étaient 1a des métiers de petits rentiers. Rabe pensait, en attendant qu’un hasard

— qu il n’espérait d’ailleurs pas

—vint le tirer de sa misére, qu’il valait encore mieux ne tien faire et tendte des pi¢ges a la toute petite aventure quotidienne. Il teprit sa place prés du feu sur le tabouret estropié. Puis il s’amusa a composer des menus. “Si javais de largent, pensait-il, je mangerais d’abord un bifteck trés saignant avec des pommes de terte frites. Avant, jabsorberais une douzaine @huitres. Si j’étais marié, je mangerais tous les jours chez moi. Je me ferais faire pat ma femme du paté de lapin en crofite comme on en mangeait chez moi 4 la maison, quand j étais jeune et que j’avais une maison. Encore cette maison n’était-elle pas tout a fait la mienne, puisqu’elle était celle de mon tuteur. Il y a une nuance que j’ai su distinguer dés Page de sept ans. Si j’avais une situation réguliére, mon plus grand plaisit serait de lire le journal dans mon lit le dimanche matin. J’irais promener mon chien avant de prendre lapéritif chez Masuccio. Je serais vétu d’un complet de sport: une blouse Norfolk, des pantalons de méme étoffe, des souliers jaunes. J’aimetais une casquette de méme drap que le complet. Un logement de deux piéces me suffirait : Vune serait ma chambre, autre mon cabinet de travail. Alors, j’éctirais un roman. ” Il s’arréta 4 cette hypothése et chercha labotieusement sut quoi il pourrait écrire ce roman. Tout naturellement il revint en arriere et repritla route qu'il avait suivie. Il revit Béthune, Le Havre, Amsterdam, Volendam, Hamboureg, Marseille, Florence, Rome, Naples, Palerme et Tunis. Dans toutes ces villes il connaissait le consulat francais. Et le camp de Chalons! Bon sang! I oubliait le camp de Chélons, le 156° régiment @infanterie et sa clique qui attendait 4 la gare de Moutmelon le troupeau de consctits dont il faisait pattie. Il se souvint quil était entré ce jour-la dans cette vie nouvelle sans avoir méme cent sous dans sa poche pour payer 4 boire aux anciens. Son pantalon tenait a ses hanches par tout un jeu de ficelles ridicules. Sur la route, entre les baraquements, derriéte la clique qui jouait : T’auras du boudin, il attendait avec impatience le moment d’étte revétu de cet uniforme qui dissimulerait d'un coup sa misére et la honte de sa miséte. Les pas trainants de Frédéric lui firent lever la téte. Le “boss”, comme l’appelait Rabe, s'approcha du feu afin de raviver sa pipe froide. Il se redressa et, tegatdant Rabe de ses petits yeux clairs extraordinairement vifs, il lui dit :

— Je n’ai jamais vu autant de neige, tu entends ce que je te dis, je n’ai jamais vu autant de neige. Il alla s’asseoir sur un banc 4 cété du feu qu’il se mit a tisonner soigneusement avec un tingard.

— Jamais, répéta-t-il.

— Alors, fit Jean Rabe, tu as vu Boguet? Et Combaldi? On ne Vapergoit plus celui-la, “il doit étre parti. Rose Blanche vient toujours?

— Elle va venir sans doute. Elle était la encote hier.

— Ce n’est pas gtand-chose, soupita Rabe.

— C’est tien, ditle “ boss ” en baissant la téte.

-__ On ne sait toujours pas qui a tué le petit Merlin?

— Non

— Georges est mort aussi.

— Quarante coups de couteau. Il était troué comme une passoite. On a trouvé son chien mott 4 cdté de lui, criblé de coups de couteau aussi.

— A quel endroit?

— Je ne sais pas, du cdté du boulevard Barbés... Je ne suis jamais allé par la. Le “boss ” se leva et alla chercher son violoncelle dans un coin. Il promena doucement Parchet sur les cordes. Il semblait jouer en soutdine pour accompagner la chute de la neige.

— Si ce temps-la continue, fit Rabe, ta boutique sera bloquée demain matin. Le “boss” se leva d’un bond, il se ditigea vers le petit escalier et se pencha vers la cuisine :

— Il faudra dire au pére Barbette de venir enlever la neige demain matin! Puis il revint s’asseoir 4 coté de Rabe.

— Et toi, qu’est-ce que tu fais?

— Bah! répondit Rabe, ga va plutét mal. J'ai un copain au Havre, tu as dé le connaitre, Herbert Frank?

— Je sais de qui tu veux parler.

— Frank est en ce moment employé chez en Ket hy ETI Sah PP RN Te. un courtier maritime. I] doit me procurer une situation comme comptable

— tu parles d’un ' comptable

— sur un cargo qui fait le trafic de vins pour l’Angleterre, la Hollande, le Danemark, la Suéde et la Norvége. Je pourrai ainsi tirer deux ou trois mois.

— Je connais des Suédois, fit le “boss ”, ce sont des braves gens, des hommes, je te le dis. —

— Enfin, ¢a fera toujouts deux mois de tirés, Pe Sap oy fit Rabe en salivant avec amertume.

— Veux-tu une tartine? demanda Frédéric. ©

— Tiens, répondit Rabe, qui en mourait denvie, mais qui ne voulait pas laisser entre- voir qu'il avait faim, c'est une idée, mon vieux “boss ”. Je te paierai cela... Le “boss” ne lui laissa pas achever sa phrase. Il descendit 4 la cuisine, ouvrit la porte du buffet, coupa une tranche de pain, qu'il enduisit soigneusement de rillettes appetissantes. Il apporta cette tartine 4 Rabe et redescendit encore une fois pour aller chercher deux vertes et la bouteille de vin rouge. Ayant rempli les deux vertes, Frédéric prit le sien en main, comme pout le réchauffer, et s’étendit a moitié sut le banc de bois.

— Entends bien ce que je te dis : cest tres élégant pour quelqu’un de riche d’avoir faim. Un homme riche peut dire : “ J’ai faim”, et tout le monde trouvera ca sympathique. Mais toi, ou un autre, du moment que tu es pauvre, tu ne dois pas te vanter d’avoir faim. Ca fait mauvais effet. Tu entends. Jean Rabe ne répondit pas. Il mangeait sa tartine, toutes ses facultés excitées afin d’appre-

— Tu as raison, fit-il la bouche pleine. [I but alors son verte de vin qui, d’un retout de flamme 4 l’intérieur, lui incendia le visage. |

— Ah dis donc! fit Rabe avec jubilation en se levant pour faire agir ses muscles. I] n’en faudrait pas beaucoup comme celui-la pour me retourner ce soir.

— Je fermerai de bonne heure, dit encore le “boss”, cat personne ne viendra maintenant. On ditait que la neige a cessé de tomber. La neige, c’est la santé de la terre.

— Oui, dit Rabe, la neige donne a la miséte son décor le plus émouvant. Un misérable sur la neige posséde encore une valeur sociale, tandis qu’un misérable en plein soleil, c’est déa de la pourtiture. Le “ boss ” soupita et, sans répondte, redescendit de son pas trainant vers la petite salle. On entendit dans la cuisine un bruit de casseroles heurtées. Une voix dit : “Il ne viendra plus personne maintenant. ” A ce moment la porte de la rue s’ouvrit brusquement et un homme jeune apparut. if était tose et souriant, le froid lui rougissait le nez. Se G@est-a_ cette heure que tu viens, dit le patron en lui tendant la main. Monte dans la grande salle. Rabe est la-haut a cété du feu

. — Bonjour, bonjour, “ Frédric”, fit le jeune homme d’une voix aimable. I] faudrait des doubles fenétres pour résister 4 une telle avalanche. — Quelle heute est-il? demanda “ Frédric ”. — Tl est onze heures et demic. — On va te faite chauffer du vin blanc avec du citron, hein, avec du citron. Monte aupreés du feu. Le jeune homme pénetra dans la grande salle et tendit la main 4 Jean Rabe. Cétait un grand gatgon blond, assez - distingué. Il ressemblait a un dessin de Renée Saintenis. Son costume était net, tres cossu. Sut son patdessus lourd, quelques taches de couleuts tévélaient sa profession. Il était coiffe d’un petit chapeau en ¢toffe verdatre qu'il portait en arriére. Une méche de cheveux lui retom- bait, bien qu’il la relevat d’un geste familier, Te long du nez. / Tl étala ses longues jambes et montra des bottines jaunes, toutes neuves, avec des semelles épaisses. Jean Rabe contemplait ces chaussutes avec une admiration puérile contre laquelle il n’avait méme pas le courage de protester en soi-méme. — Vous prenez quelque chose 4 ma santé? demanda le grand blond a Jean Rabe. Et toi aussi “ Frédric ”, bois du vin avec nous. Voici ce que chantait Khayyam : il récita :

Bois du vin

Car tu dormiras longtemps sous l’argile

Sans un intime, un ami, un camarade, une femme,

Veille 4 ne jamais dire ce secret 4 personne,

Les tulipes fanées ne refleuriront jamais

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می خور که به زیرِ گِل بسی خواهی خفت

بی مونس و بی رفیق و بی همدم و جفت

زنهار به کس مگو تو این رازِ نهفت

هر لاله که پَژْمُرد، نتواند بِشْکفت