متن فرانسوی کتاب بندر مه آلود بخش دوم
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III
Le jeune Allemand, qui s’appelait Michel Kraus, tesserta autour de son col le noeud de sa cravate, fit une grimace assez drole et pointa la langue hors de sa bouche.
__Destinée, fit-il, est égale 4 “couic”, puis il tigola et vida son verte d'un trait.
— Voila ot nous en sommes, tépondit Rabe en tisonnant le feu.
— Oh! ne touche pas au feu! s’exclama le “boss ”. Il faut réunit le bois en pyramide et laisser un peu d’air dessous. Le feu aime les pointes. —.
— Toutes les forces aiment les pointes, dit Michel Kraus : la pensée aime la pointe d’aciet de la plume; la foudte aime la pointe de platine du paratonnerte et la sensualité la pointe des... doigts; la plus légére danseuse s’éléve sur la pointe des pieds et sur les hautes montagnes du monde flottent les drapeaux particuliers de Porgueil des hommes de |’Europe. Et, passant sans transition a une autre idée, i] soupira :
— Nous sommes trois hommes au milieu du silence attentif de la fin du monde. Les sons ne se propagent plus dans l’air. Nous voyons la Savoyatde se mouvoir a grands clans dans son atmatute, et nous ne percevons plus que Jes sons anciens que notte mémoite a gardés et que le mouvement tressuscite... “Il neige depuis deux jours. J’ai téléphoné Berlin et jai su qu'il neigeait. Depuis deux jours je n’entends plus rien que mon passé. Et quand un homme n’entend plus que son passé, ce n’est qu’un pauvre homme. Es 2% miss! ”
— I] traduisit : “ C’est moche. ”
— Cette nuit je ne voulais pas sortir. Mon atelier était chaud comme un ventre.
J’avais tité mes rideaux blancs pour rompre tout contact avec le silence de la rue, de toutes les rues. Mais le silence —passait sous ma porte en insinuant, d@’abord mon passé et, pat logique, le passé de ma race~ et le passé du monde. Je ne me sens pas la téte assez solide pout engloutir cette invasion et la résorber avec la permission de Vanimal supérieur que j’habite, moi pauvte infiniment petit voué au communisme pat les besoins d’un organisme dont la terre n’est qu’une des nombreuses cellules. “ Je me sentais trop en vedette dans un paysage de viande, un paysage ot les herbes et les _ arbres n’étaient vraiment que des excroissances de chair comme on en constate dans certaines ~ maladies. Il est certainement possible de vivre dans un tel paysage, puisque nous nous y développons, mais il ne faut_pas trop se le redire, cat cette idée, répétée et rendue plastique, finit pat nous dégotiter de la viande. Voila pourquoi furent créés les restaurants végétariens. En réa- lité, le mot pare la nourriture. Ma copine Else, qui peint avec moi chez Jullian, est de cet avis. Aussi elle s’identifie de plus en plus a Vherbe qui est ala viande, mot obscene, un synonyme de bonne compagnie. J’ai lu Walt Whitman, - pout y trouver une idée sociale qui fat sincerement végétatienne. Je n’ai pu découvrir les images que j’avais créées. Le monde suit beaucoup trop les impulsions de ma réverie, il obéit trop 4 mes. suggestions. Je voudrais que la nature se révoltat contre mes hypothéses. Je voudrtais pouvoir me promener en compagnie d’Else dans une forét comme celle d’Huelgoat en Bretagne, afin d’entendre tous les arbres me criet devant témoin : “Nous sommes du bois, nous sommes de l’herbe, nous sommes d’honnétes végétaux et nous n’avons rien de commun avec la viande d’un intellectuel incommensutable dont les idées pésent plus que toutes les cosmogonies connues multipliées par un pouvoit sans limites. ” “ Quelquefois, quand Else, longue et blonde, .couche a coté de moi et que toutes les cloches de I’éther sonnent dans notte téte commune, il nous semble bien que nous entendons la plainte harmonieuse du vent qui passe entre les vibrations des cloches.
__ Ceci est une vraie plainte d’arbres, dis-je A Else. “
__ C’est comme la plainte d’un enfant dans la forét. “Le mot enfant gate tout. Nous sommes impuissants 4 concevoit un paysage ot la vie ne se confond pas avec les idées traditionnelles que depuis des siécles nous créons au sujet de la viande. “Rien n’existe autour de nous qui puisse éloigner de cette image insane que nous nous ne sommes, depuis la tose, en passant pat Else et le beeuf, que des accessoites au setvice d’une masse de viande qui n’est elleméme qu’une infime pattie d’une autre masse de viande encore plus épouvantable pat son intelligence. -. La viande ne me dégodte pas, fit Rabe.
"Mais toi, Michel, tu as trop mangé dans ta vie, et tu es puni. Quand je pense comme toi a la viande, mon téve ne dépasse jamais le poids et image d’un bifteck de trois ou quatte livres.
— Je n’ai pas toujours mangé comme un homme honorable, poursuivit Michel Kraus. Ce souvenir n’est plus dans ma mémoire. A Mayence cependant, il n’y a pas si longtemps, des gens m’ont vu tourner au rythme endiablé des musiques de la faim autour de la Tour de Bois. Un jour une petite fille en tablier blanc vint 4 ma fencontre et me tendit un motceau de pain. J'ai pris le pain, je l’ai jeté dans le ruisseau et la gosse s’est sauvée en ameutant contre moi tout le quartier. Deux dragons, complétement ivres et qui voulurent se méler de ce scandale, embrouillérent si bien ]a cause de mes poursuivants que je pus leur échapper. Je grimpai dune seule course en traversant la ville jusqu’au Romer-Wall et 1a, une main sur le coeur pout en comprimer les battements, je cherchai une solution romantique a cette disgrace momentanée.
| “ Pentrai chez un marchand de musique pour vendre des chansons aux petites. modistes et aux demoiselles de magasin de la Ludwigstrasse et de la Schillerstrasse. Dés lors je fus sauvé de
la crainte de rencontrer sur ma route une petite fille en tablier blanc avec une tattine de pain, tendue en offrande. .
— Sans doute, dit Rabe, étiez-vous encote vétu décemment?
— Mes habits étaient propres, répondit Michel Kraus
. — Alors tout s’explique, conclut Rabe avec un sourite amet.
— Au bord du Rhin, nous sommes ainsi faits que la nature agit sut nous comme sut les plantes au printemps. Alors filles et garcons s’assemblent et le sac au dos, la guitare ou la mandoline en sautoir, ils s’en vont, en se tenant pat la main, cueillir les premieres fleuts champéttes sut le rocher de la Lorelei. On monte pat un petit sentier 4 travers les atbousiers et Pon peut chanter en dominant le fleuve et maints petits villages, qui, depuis Albert Diiter, n’ont pas changé d’aspect pour qui les contemple de ce rocher. La dernitre apparition de la Lorelei se montra sous les traits chatmants @une demoiselle francaise que l’on appelait :
Fraulein Lantelme. Vous connaissez l’histoire. Sa mort coincida avec le passage d’un tégiment @’infanterie dans la tue principale de Boppard. Les fifres et les tambouts plats rythmaient une marche apollonienne. Un Lohengrin de la Reichswehr commandait le détachement en qualité de colonel. Des enfants mal coiffés de casquettes d’un tose lie de vin ou d’un vert épinard parfait, Pune et autre teinte galonnées dun passe-poil jonquille, formaient, en suivant la colonne, une haie pleine d’espoir.
— “Plusieurs fois, en compagnie de Lotte Bruni, ma bonne amie 4 cette Epoque, j’évoquai pat le souvenir image tendre et gracieuse de cette belle fille qui vint se noyer dans le Rhin, sans doute patce que la tradition et les exigences dune légende autoritaire voulaient qu'il en fat ainsi. Ia mort de cette demoiselle révéla en moi le got de peindre et de méler, a des paysages publics, des éléments personnels de mon choix. Tout d’abord je peignis des paysages, tandis que Lotte Bruni, émerveillée, apprenait l’anglais. dans un livte intitulé : Fanny Hill, La tache était souvent atdue et la pauvre enfant en avait les larmes aux yeux. “ Je peignais et, derriére chaque arbre de la forét, je cachais un de mes visages secrets. Le soir, en rentrant dans le petit atelier que j’habi‘tais a Biebricht, mes tableaux s’animaient d’une ~ vie sylvestre telle qu’elle pouvait émouvoit un : voyageur quand Schinderhannes et ses garcons chassaient sur les routes et les chemins. “Pai comptis, 4 cette époque, que je portais en moi un excellent révélateur de la mott et qu’il ne’ me serait plus permis de voir sans dénoncer la menace qui se dissimule_ derri¢re les choses les plus candides. D’un seul coup ~ d’cil, je pouvais me créer une peur inaccessible aux autres hommes. Ce génie spécial qui me permettait de découvrir dans toutes choses les aspects les plus sectets, ou le meurtte se dérobait a la vue, fit que je ne pus m’empéchet dé me | passionner pout mon art.) “Un jour que je venais de terminer une toile dans la banlicue de Francfort pas trés loin d’Heechts, je m’apercus, en renttant chez mot et dés que j’eus regatdé ma toile, que tout le rayonnement secret de cette image semblait s’échapper d’un puits que j’avais tracé rapidement, comme une valeur amusante, mais sans trop lui donner d’importance dans la, composition. La peur s’échappait du puits comme une odeut molle et perfide. Je résolus de tenter une expérience décisive. “Je me tendis dans un bureau de police. | “
— Monsieur, dis-je au commissaire, j’ai brossé une étude ce matin dans un endroit, ot, toutes réflexions faites, je serais désiteux, et cela doit vous intétesser, d’y retourner en votte compagnie. Je ne suis pas un mauvais plaisant. Ce serait trop. béte, puisqu’en vous accompaenant je me tends 4 votre discrétion. Une force ptofonde me pousse a vous tenir ce petit discouts. J’ai la certitude que vous ne regtetteréz pas de m’avoit cru. “Un commissaite de police allemand ne résiste jamais 4 lagrément professionnel que peut lui procurer une affaite ainsi présentée. Il commanda 4 un agent de l’accompagner et nous montames tous trois dans un taxi automobile qu’un coup de téléphone venait @’appeler. “ Pendant le voyage le commissaire me posa de nombreuses questions sur ma famille. Mon pete, décédé, était médecin militaire. Le commissaire m’honora tout aussitdt, 2 cette bonne nouvelle; dun énorme cigate parfumé a l’extérieur mais fade au-dedans. “ Aprés avoir roulé pendant une heute, nous descendimes de voiture et je conduisis le commissaire et agent de police 4 lendroit que javais teproduit sur ma toile, Notte artivee avait excité la curiosité : une vingtaine de personnes nous suivaient quand nous artivames devant le puits. C’était un puits en ruine a proximité d’une maison en assez bon état, mais qui n’était plus habitée depuis quelques mois, comme il nous fut dit. Le propristaire de cette maison était, autant qu’on pouvait le préciser, un éle@ricien du nom de Zweifel. Il venait passer quelques mois dans cette maison, parfois Vhiver, plus souvent Vété. 1] attivait en motocyclette. On le voyait peu dans le pays. Et tout le monde pensait qu’il travaillait 4 Francfort. Ces renseignements recueillis, je priai le commissaire de faire descendre un homme dans le puits. Un macon se prtésenta. On lattacha a une corde, par précaution. Le puits n’étant pas profond, il eut de l’eau jusqu’a la ceinture. Il raclait le fond avec un rateau, cependant que nous nous penchions anxieusement dans L’attente d’un résultat. Le macon remonta successivement un vieux seau, un panier défoncé et une téte humaine atrocement décomposée. C’était une téte avec des cheveux roux.
— Vous étiez verni, dit Rabe
— Je vous ferai grace des détails de l’enquéte et de la reconstitution du crime. Dés ce jour, je fus, en quelque sorte, un peintre de police. Je touchai de l’argent au ministére de l’Intérieur et, tout en continuant d’exercer mon att, je pouvais signaler 4 mon administration des points qui, a premiéte vue, paraissaient inoffensifs, mais qui, reproduits sur ma toile aidaient 4 mettre au jour les manifestations secrétes les plus terrifiantes de la vie sociale. “Je suis venu en France pour échapper a ce destin. ” ~Michel Kraus se prit la téte 4 deux mains :
— Je vertais un crime dans une rose, ne cessait-il de gémir.
— Poutriez-vous me préter cent sous? demanda Rabe d’une voix rauque, mais avec une désinvolture assez mal imitée. Michel Kraus cessa de lamenter sa vie. Il fouilla dans la poche de son gilet et en sortit une piéce de cinq francs qu'il tendit 4 Jean Rabe sans dire un mot. Celui-ci, un peu ébloui par son succes, s’intétessa sincétement au sort de son camatade.
— A votte place, j’abandonnerais la peinture. ;
— Abandonner la peinture! C’est pour plaisanter, sans doute, que vous me conseillez d’abandonner la peinture. J’ai tout sacrifié pour faire de la peinture et vous ne pouvez imaginer existence que je me suis créée pout accomplir Ja destince:.. J’ai...~~ Il hésita et regarda derriére lui, Le vent secouait la tenture de la porte qui accédait a la buvette. Michel Kraus considétra la tentute avec intérét et sembla attendre, en prétant loreille, qu’un bruit quelconque se produisit. Il approcha sa téte de l’oreille de Rabe, et lui confia :
— Je suis peintre, comprenez-vous, et je ne veux pas peindre mon portrait... Comment poutrais-je maintenant supporter mon image avec mes yeux mis au service de la police?..,
— Bon Dieu, fit Rabe en baissant la téte. Allons; fit le “boss ”, il ne viendra plus petsonne maintenant, mais je veux vous offrir une detniére bouteille avant d’aller se coucher. Rabe tata dans sa poche la piéce de cing francs et il vit luire devant ses yeux le numéro lumineux de hotel ow il irait passer sa nuit, rue. Dancourt sans doute, s’il y avait encore une chambre libre. En tout cas, il tenait sa nuit, et 4 cause de cela toute sa petsonne tayonnait @indulgence devant le criminel qui se balangait sur un tabouret dépaillé.
IV
Une main écarta le rideau rouge de la
_ porte et un soldat apparut, naturellement couvett de neige. Personne ne lavait entendu venir.
— On va fermer, cria le “ boss ”.
— Ah! fit le soldat, il y a bien une place auprés du feu pour un copain de la Coloniale. J'ai de la neige dans le cou, dans mes godasses et jusque dans le creux de l’estomac. Crest ainsi. que l’on conserve la viande pour traverser les tropiques, ajouta-t-il plaisammoent
. — Allons, mets-toi prés du feu. Qu’est-ce que tu veux prendre? — Du vin, fit le soldat.
— ‘Tu prendras un vette avec nous, cest ma tournée.
— Jen offre une autre, dit le soldat avec extase.
— Je vais aller te chercher un vette. Frédéric mit une braise sur sa pipe et descendit chercher une bouteille dans le placard qui lui servait de cave. Le soldat s’assit poliment 4 coté de Jean Rabe qui lui fit une place. Il portait Puniforme de ’infanterie coloniale. La neige s’était amoncelée sur ses épaulettes Jone utee comme sur deux petits toits. C’était, lui aussi, un homme jeune, avec un visage qu’une misére queleaeue rendait distingué.. Jean Rabe essayait de se représenter le caractére de cette misére, car, enfin, ce jeune homme devait étre nourri a peu prés confortablement, et son lit était encore moins médiocre que celui que Rabe allait choisir cette nuit. Le soldat but en levant son verre a la hauteut de ses yeux; puis il essuya ses courtes moustaches en se mordant la lévre supétieure.
— Ah! dites donc, si on m’avait taconté que ce soit je me trouverais en votre société, je n’aurais jamais voulu le croire. Je ne sais pas encote pourquoi je suis venu pat ici. Mes pas m’ont conduit tout en pensant a autre chose. Je dénicherai bien un hdtel pas trop cher, aux environs, pour passer la nuit? Vous devez connaitre le quartier? Et pas une poule 4 horizon A quinze métres devant soi dans la direction du mitador
. — Il n’y a pas de poule ici, fit le “ boss ” en retirant sa pipe de sa bouche. Le soldat le regarda en souriant comme un homme qui n’a pas compris.
— Je n’ai voulu froisser personne, fit-il enfin.
— Je ne dis pas que tu aies voulu froisset quelqu’un, répondit le “boss”, je voulais | simplement te prévenir. Il n’y a ici que des artistes.
_ Ah! fit le soldat. Alors donne-nous une autre bouteille. __ Vous avez fait campagne? demanda Rabe.
— Je teviens du Maroc. Jai fait colonne ]a-bas. Voyez ma banane. II lut : Beni Snassen. A la votre. On but. Le jeune Allcnaaad fit un effort comre pour s’en aller, il regarda le soldat et, avec exaltation, lui cria : “ Vous avez une téte sympathique, mais vous me donneriez dix mille francs, dix mille francs, m’entendez-vous? que je ne ferais pas votre poe Vous étes trop sympathique.
— Il est méchant? dit le soldat en se levant.
— I] e&t saoul, tout simplement, répondit Rabe en appuyant fermement sur le bras du colonial pour Pobliger a se rasseoir.
— Tiens, bois du vin, camarade. Et le soldat tendit un verre 4 Michel Kraus qui l’avala d’un trait.
— Oui, vous ne pouvez guére comprendte pourquoi M. Kraus ne veut pas faite votre portrait. Son exaltation a mal présenté sa phrase. . Vous avez tué, voila tout.
— Evidemment, fit le soldat, je touche le prét franc pour ce travail-la, et puis aussi pour faire des routes-et monter la garde. En réflé- chissant bien, notte rdle est plutdt d’étre tué. La mort, quand on a regoit, prend une tout autre valeur que celle que l’on donne. Celle que Pon donne vous part des mains sans méme qu’on puisse s’en rendre compte. C’est extraordinaire ce qu’il faut de sang-froid pour empécher un fusil de partir.
' : “Tl y a des jours ot je me dis : mon vieux, tu n’es qu’un soldat. Pour les uns, cela ne signifie pas gtand-chose. On nous débine ou on nous porte aux nues, 4 la condition que notre ptésence ne dépasse pas les limites du cadre qui nous enferme. On ne demande guéte a nous voit plus de deux ou trois fois pat an. Je parle des professionnels, bien entendu, cat les autres ne sont jamais que des civils habillés en soldats. Certains d’entte eux s’adaptent assez bien aux usages de notte caste, mais c’est pour passet le temps et se donner un gente, qui ne leur cotite que deux années de service dans la métropole. “ Ce qui domine chez nous, le Dieu qui nous soumet 4 sa fantaisie, c’est le cafard ou le
Ainsi, ce soit, le bourdon travaille. Pourquoi?” Je setais bien embatrassé d’en trouver la cause : la neige peut-étre. Il faut s’attendre a tout. _L’argent que je dépense n’a pas de saveur. A quoi bon s’expliquer la-dessus. C'est inutile, mais il faut en parler. Il est agréable de dire : “J'ai le cafard. ” Il est nécessaite que le plus -de monde possible puisse constater cet état de ctise. Le cafard aime la publicité, comme on dit. Un soldat qui a le cafard voudrait porter une lampe sur son képi, une lampe qui s’illumine en couleurs afin que ceux qu’il rencontte sur sa toute puissent dire : “'Tiens, ce soldat a le cafard! ” C’est idiot, mais c’est ainsi. Alors toute la vie du soldat professionnel se déroule dans son crane. A part dix pour cent de types sans cafatd qui tachent d’obtenir la retraite adjudant. “Et, quand il est adjudant, il n’est pas encore exempt de faire le Jacques. Il épouse une pouffiasse sortie de taule; il s’entretient le moteur avec de la “verte” et il devient comme un alambic larmoyant et méchant, avec. deux bonnes douzaines d’idées toutes faites sur les signes extérieuts de la discipline. “ Avant d’étre soldat 4 la Coloniale, je voulais faite du dessin. Je travaillais dans une boite de décoration industrielle, mais je dessinais pour moi; je tripotais méme |’eau-forte, assez bien. Aujourd’hui encore je dessine quelquefois, mais sans but... patce que la force qui me poussait 4 dessiner est maintenant canalisce au profit du cafard. Le cafard c’est une grande force d’inspiration active, c’est-a-dire stérile. En art, il n’y a que inspiration passive qui puisse se permettre une création active, naturellement. Je m’explique mal, mais je m’entends. — Ce soit nous nous entendons tous parler, fit Rabe. Nos deux personnalités, Jekyll et Hyde, discutent. — Nous auttes soldats de métier, continua homme de J’infanterie de marine, nous ne sommes que des fantémes vétus d’un équipement et de deux ou ttois détails de laine et de couleur qui constituent notre esprit de corps. Nous pensons que le monde entier a les regards tournés vets Panctre de laine rouge cousue notre képi. Le monde entier s’intéresse peu cet otnement. po por “Notte flamme intérieure, celle qui anime notte existence d’aventures et de caserne, nous tévéle en méme temps notte véritable personnalité militaire. A part quelques douzaines d’éléves-cabots, nous sommes des fantaisistes dont la vie intérieure est féerique. Le vin pavoise nos réves de mille banderoles et des chansons” de café-concett nous ont fait sortir de notre peau. La peau a nos bretelles de suspension et: ame a la dévotion de Mademoiselle Mistinguett, dont la voix bouleverse la discipline, nous suivons les huit clairons en pied du bataillon qui sonnent, en traversant les patelins exotiques, la série compléte des marches du Sud. “Ilya derriére le commandant a cheval trois cents cafards individuels maintenus dans les régles de Ja bienséance part le protocole néces-. saite 4 ’harmonie d’un bataillon en marches d’épreuves.
“Je fus longtemps, quand j’étais en subsistance comme télégraphiste dans un poste meublé de cinquante tirailleurs sénégalais, a méme d’observer et de cultiver tout 4 mon aise le cafard, orgueil secret des soldats combattants. Pour les employés militaires le cafard se confond avec la neurasthénie, la dysenterie et la flemme, Le vtai cafard ne pond ses ceufs énormes et bariolés que dans le crane d’un combattant. Ces ceufs couvés a l’aveuglette éclosent en éclatant sous la forme d’une fusée Jumincuse a six pétales, un pour chacune des couleurs fondamentales. Les fusées montent au zénith et s’aplatissent, éclaboussent de chansons 4 la mode les patois de cristal de la caserne qui ne peuvent contenir les hautes aspirations de tous les soldats possédés.
, “Cegt au départ de la classe que le cafard geint, siffle, grogne, fait le tour des bouics, abime le visage des femmes et conduit son ‘homme au local disciplinaire, ot lon espére qu’il se guérira.
. “TA, dix cafatds enclos dans un choeur d’ins- pitation noble comme on en entend en Suisse allemande dans les clubs ot l’on sait jodler. On tape des pieds contre le bat-flanc et la sombre et perfide force passe sous la porte, propage dans la caserne ou le camp une folie puérile et compliquée. C'est 4 qui enchérita sur la sottise du voisin. Mais la sottise des hommes est toujouts patée d’un je ne sais quoi de subtil qui réjouit le coeur et s’en va grossir le dépdt sacré des traditions du régiment et du corps. “Jai bien étudié le cafard, et Cest poutquoi, il y a 4 peine six mois, avant mon fetour
.— du Tonkin, je résolus de considéter le cafard comme une science et comme un art, de l’ensei-* gner aux “bleus ” dans l’espoit, d’abord, de me créer quelques subsides et, pat la suite, de laisset mon nom : Marcel Launois, attaché a une grande ceuvre qui n’est qu’une faible partie
_ de la métaphysique militaire. “ Cest dans la solitude dun corps de garde ou tout le monde ronflait 4 Pombre dune bougainvillée qui jetait son ombte sur la porte du poste, que j’eus le loisir de ruminer ce projet et de lui donner le petit coup de fion nécessaite 4 sa présentation effective. “Quand je fus maitre de mon systeme, je commencai 4 recruter des éléves patmi
les contingents qui nous atrivaient du deépot, choisissant de préférence les jeunes soldats. Je connus, cependant, des anciens qui vinrent mé demander des legons, ayant apprécié V’élégance de mon cours. Les vieux étaient plus difficiles 4 instruire que les jeunes, ainsi qu’il est de régle. Presque tous avaient déja fait des études vicieuses sut le cafard et, en quelque sorte, pris de mauvaises habitudes cafatdeuses.
Ils gaspillaient, en se donnant en spectacle inutilement, des forces d’une puissance ptodigieuse. Il fallait imaginer un but qui fat accessible aux aspitations sublimes du cafard. “Je professais mon cours dans un bouchon tenu pat une “pepe ” que l’on appelait Incarnacion. Nous buvions du vin comme Noé qui planta la vigne. Et dans l’espoir de ressusciter le miracle légendaite nous enfoncions nos baionnettes toutes vibrantes dans les tables de bois peint en vert anglais. Les baionnettes sonnaient comme des cordes de lyre. C’était le cours prépatatoite. Puis nous bondissions dans le quartier négre ot nous rencontrions des légionnaires qui avaient autrefois fait partie de notre régi- . ment. On tabassait les bicots — c’est l’expression — et quand on le pouvait on étouffait le péze des filles d’Aphrodite. Ca ne se passait pas sans cris et sans larmes. I] nous fallut souvent fuir devant une patrouille de zouaves ou de tirailleurs. “Excusez-moi, Messieuts : pour un vrai soldat de marine, ]’Asie, Afrique, l’Océanie et P Amérique se mélent et s’entremélent comme les clodoches du quadrille national dans la principauté du Moulin-Rouge. Tant6t je parle du Maroc, tantot du Tonkin, le cafatd n’a pas de patrie, il ne connait qu’une direction : le Sud. C’est ainsi que je pus créer, pendant mon séjour au Matoc, un royaume, chimérique résultat de tous nos cafards réunis, mis au point et tendus 4
lextréme vets ce royaume que je vendais par lotissements.
. | “Nous savions maintenant qu'il existait quelque part, dans le Sud, plus loin que le pays. de la soif, un royaume magnifique qui reflétait, en Vamplifiant jusqu’a la limite derniére de la résonance, la petite idée lumineuse qui, aux heures de trouble, nous tendait semblables 4 des dieux. En vérité, nous étions ‘des dieux, 4 taison de trois dieux au moins par escouade. Les légionnaires de la “montée ” en bavaient. “Un soit, nous tésolfimes de partir pour ce...pays du Sud qui était le notre et ou le ventre des femmes est lisse comme de la terre de pipe. Nous primes le train jusqu’a la derniere Station. Puis nous nous enfongames avec atmes et bagages dans la direction du Sud, vers le royaume du Sud, aux portes guirlandées de glycines! Nous étions~vingt.
“T?un.de nous moutut piqué pat une mouche, un autre se tua d’un coup de fusil par erreur. Un petit matin, des spahis nous chargérent. Un= _ e :
ancien légionnaire qui avait repris du service chez nous tira une balle dans la direction de lofficier : cet homme jeune et fringant s’écroula sur sa selle, le dos a plat dans son burnous rouge.
= “Le copain fut,- en. gtande pompe, fusillé derriére un bois de lauriers-roses, et moi je pus m’en titer avec trois mois de taule qu’on me fit passer dans une villa qui ressemblait 4 un soufflet d’accordéon. “Voila ot j’en suis, fit le soldat. J’ai perdu le royaume du Sud. Je n’atteindrai plus jamais la porte aux glycines et la chanson de la jeune fille qui commengait ainsi : “ J’ai tant pleuré pour Foran. “ Aujour@hui, je suis parmi vous, dans la neige... J’ai perdu la route qui devait me conduire vers’ la capitale ot tous mes deésirs m’attendaient comme les enfants des écoles préts a chanter une cantate. La ot mon camatade est mort, devantele bois de lauriers-. toses.i..” Les joues du.soldat se mirent 4 trembler,son nez devint blanc, il leva la main d’un geste machinal et il se mit à bégayer d’une étrange petite voix :
— Dans le bois bois de lau…. lauriers- roses.
V
— Je ne sais pas ol tout ¢a nous conduira, fit le “boss ” en rétablissant encore une fois Véquilibre de son feu. Ce que je sais, Cest que les hommes sont de plus en plus vaches. Ils s’excitent eux-mémes au conta& de leur propre vacherie. Je l’ai observé bien des fois et je n’espére rien de bon de mes observations. Michel Kraus approuva de la téte. Le soldat n’avait plus rien 4 dite et buvait machinalement, sans gout. Jean Rabe pensait au temps précieux | quwil perdait 4 cette heure ou, en possession dune piéce de cent sous, il pouvait s’offrit Pépanouissement divin de dix heures de sommeil sans controle etranger. “Quelle perversité? pensait Rabe. Depuis . trois jours, je cours 4 la poursuite de cette piecede cent sous, dans l’espoit de dormir une nuit, ailleurs que sur une chaise ou sur un divan, dans un lit payé par moi, et, maintenant que je tiens en poche la réalisation de ae félicité, % retarde le moment d’en jouir. ’ I] pensa a haute voix :
— J’appelle ga de la bétise!
— Quoi, quoi? firent ses deux compagnons, le soldat et le peintre-policier.
— Je révais tout haut, fit Rabe, je pensais a moi-méme, 4 mille petites choses d’intérét strictement personnel.
— Voici “Frédric ” qui revient avec une bouteille. C’est._ la mienne! “ Frédric ”, tu as payé la tienne, le soldat a payé la sienne, il n’y auque... Il n’acheva pas.
— Je prends cette bouteille, fit Jean Rabe, et il posa sur la table sa piéce de cent sous qu’il appuya d’un coup de pouce sut le bois afin de lempécher de rouler.
— Garde tes sous, dit le “ boss ” d’une voix,, sévére. L’humanité est vache, je te le dis.
Rabe remit la piéce de cent sous dans sa poche, avec un plaisir évident, car il regrettait déja son accés de mauvaise humeur. Une voix de femme ranima le groupe des buveuts qui s’éteignait comme le feu sous la cendre de leur passé.
— Tiens, c’est Nelly, fit le “ boss ”. En effet, c’était Nelly, couverte de neige elle aussi. Elle se secoua comme un oiseau, et ses chev eux blonds apparurent, mouillés aux tempes et sur la nuque. — Bonjour Rabe, bonjour Kraus, bonjour tous.
— Voulez-vous boite un verre? demanda Kraus en souriant.
— Oui, un grog bien chaud. J’ai les pieds gelés.
D’un coup de talon elle fit sauter Pun et Pautre de ses mauvais souliets et tendit ses pieds vers Je feu. L’un de ses bas était troué et Yon voyait son pouce qui se recroquevillait devant la flamme comme un tout petit personnage indépendant.
— Je viens de chez Vermorel,: fit Nelly. Javais rendez-vous avec mon ami. ‘Eile appuya sur ces derniers mots.
— Beaucoup de monde? interes le boss:
— Personne, répondit Nelly laconiquement. Elle sortit un paquet de cigarettes jaunes de
—son sac et Poffrit a la ronde : “ Tiens, griveton ” fit-elle au soldat, qui saisit délicatement la cigatette entre le pouce et l’index. Nelly ne resta pas longtemps assise. Elle se leva brusquement, la cigarette aux lévres, cambra sa taille et descendit 4 la cuisine ot on Yentendit rire et chuchoter. C’était une grande blonde, pile, assez gentille, une figure fripée pat la misére, l’amour, Pinsomnie, et des embarras gastriques causés pat Vabus de la charcutetie, des ceufs duts et de Valcool. L’Allemand désirait tendrement Nelly, parce que l’extréme miséte de cette pauvre fille, vétue de loques prétentieuses, l’excitait sensuellement jusqu’aux larmes. Nelly profitait de cette situation pour emprunter au jeune peintre des sommes ridicules, en échange de quoi elle ne lui offrait rien. C’était une créature 4 la fois rusée et candide.
Elle se disait danseuse et quelquefois daétylographe, 4 son choix. Elle se disait aussi journaliSte ou sculpteur. Cela dépendait de ses périodes d’émerveillement pour l’un ou [autre de ces métiers.
Comme elle mentait avec candeur, il n’était pas possible, méme au plus naif, de croire un seul mot de ce qu’elle disait. Michel Kraus seul avait réussi ce tour de force. Nelly ne lui en gardait aucune reconnaissance. Toutes les nuits elle venait au vieux cabaret comme a son bureau. Elle entrait en coup de vent, sertait la main des copains, et mettait en matche les ressources infinies de son imagination prodigieuse allice 4 la plus triste étourderie. Nelly n’était @ailleurs désirable que pout ceux qui ne la connaissaient point. Aussi Jean Rabe ne tentait jamais de V’utiliser. Il préférait chercher seul Paventure d’un lit pour dormir que de s’acoquiner avec Nelly, bien que celleci lui efit 4 mainte reprise proposé de rentrer avec elle, quand elle possédait une chambre. Le -plus souvent, elle aussi couchait chez une copine ou chez un vieux peintre qui lui offrait un divan sans ressorts dans un atelier sans feu.
Nelly passait 4 travers existence comme une feuille morte, une feuille blonde balayée. Elle he voyait rien, ne retenait rien. Son plaisir était de vivre une vie qu’elle inventait la nuit au “Lapin ” devant quelques compagnons. Vie si éphémére qu’il suffisait d’un verte d’eau mélé de rhum pour qu’elle s’évanouit dans la mémoire de la jeune fille, On Ventendait maintenant chanter d’une voix fausse et aigué dans la petite cuisine :
En passant prés de vous
Je vous ai trouvée si jolie
Jai cru voir tant d’amour
Au fond de vos grands yeux si doux.
Le “boss ” haussa les épaules : — Un de ces jours on la trouvera raide, les pattes en lair sur la neige. C’est un vrai crane d’alouette. Le militaire s’était laissé aller, le dos contre le mur. Il dormait, affalé ainsi qu’un fusillé. Sous ses paupiéres 4 peine closes on apercevait la sclérotique, comme du blanc d’cuf coagulé. Le tire de Nelly agacait prodigieusement Rabe qui s’apprétait 4 prendre la résolution énergique d’aller se coucher.
— Quelle heute est-il? demanda le boss.
— Il est une heure du matin et quarante minutes, répondit Kraus.
— Alors, mes enfants, vidons la bouteille et allons nous coucher. Et toi, soldat, dit le “ boss” sans le toucher, réveille-toi et rentre a ta caserne... Il est ’heure d’aller se coucher. A ce moment Nelly passa doucement la fete entre le chambranle de la porte et le rideau. Sa figure reflétait une angoisse : “ Viens voir ”, dit-elle au vieux patron. Rabe suivit son ami. Par ja porte entrouverte ils virent la rue recouverte de neige imma-culée. Personne n’était passé la. L’unique bec de gaz clignotait devant le haut mur du cimetiére Saint-Vincent. Frédéric poussa la porte, tegatda 4 droite, 4 gauche. I] apergut au coin de la rue Saint-Vincent un groupe d’une dizaine d’hommes immobiles et silencieux.
— Qv’est-ce que Cest? interrogea Rabe en essayant de passer.
— Rentte vite, fit le “boss ”, et pousse la porte, les volets sont mis. Rabe fit claquer la porte protégée par un €pais volet de chéne dur comme I|’acier.
— Crest un groupe de malfaisants, fit le patron. Je ne sais pas ce quils veulent, mais testez ici. I] n’est pas prudent de sortir, car vous n’étes que trois et tu n’as pas d’arme
. — Quelle barbe, pensa Rabe, c'est
. — la bagarre!
— Ferme la porte de la cuisine, dit le “ boss ” asa femme. Eteignez les lampes. Je vais éteindte
— dans la grande salle. Sans se presser, il grimpa sur un n tabouret et, mit le gaz en veilleuse. On n’apercevait plus dans la salle, ot l’odeur froide de la fumée des pipes devenait agressive, que deux petits feux rouges qui se ranimaient rythmiquement : les cigarettes de Michel Kraus et du soldat. Petsonne ne parlait. Cependant Nelly éprouva le besoin de tite.
Elle le fit stupidement. — Veux-tu te taire, bon sang! goss le “boss ” presque 4 voix basse. Il ajouta : “ Je ne veux plus ouvrir 4 petsonne... La maison est fermée. Est-ce trop difficile 4 comprendre? ” Nelly se tut docilement et alla rejoindre les femmes entte la petite salle et la buvette, 4 Pentrée de l’escalier qui accédait aux chambres du premier. Michel Kraus fouilla dans la poche de son pantalon et sortit un revolver qu’il posa a cote de lui sur un taboutet. — C’est ma veine, fit le “colonial”. Je n’avais pourtant pas besoin d’attirer Pattention sur moi cette nuit... _ Ace moment on frappa 4 la porte. — C’est des copains, criait une voix jeune et enjouée, des copains de Bébert qui viennent boire le coup chez toi, vieux dab.
: On entendit le pas lourd du “ boss ” qui, lentement, descendait les marches de son escalier, une 4 une. Pat la poche entrebaillée de son ample pantalon de velouts gris, on apercevait la ctosse noite et quadrillée d’un revolver: @ordonnance. — Allez vous coucher, mes enfants, dit-il.
La maison est fermée, il est deux heures et je ne veux pas fisquer la contravention. — Allons, ouvre, c’est de la part de Bébert. — Soyez raisonnables, fit le “ boss ”, rentrez tranquillement chez vous. Vous allez attraper froid. — Tu nous abimes, firent plusieurs voix. oN
_ Ily eut-un court échange de mots chuchotés. On entendait vaguement des lambeaux de phrases : “Je te dis qu'il est 14... Mais non... c’est le vieux qui l’a planqué. ” — Allons, au revoir, le vioc, fit le méme adolescent qui avait parlé de Bébert. — Au revoir, mes enfants.
Une légére bousculade suivit, puis les voix décrurent. Il n’était pas possible de percevoir un bruit de pas sur la neige. e “boss ”, l’oreille tendue, sortit son revolver de sa poche et libéra le déclic qui le maintenait a la streté. Il finissait 4 peine d’armer qu’un coup tk feu éclata dans la nuit, suivi d’une dégringolade de vitres.
VI
La bataille s’organisa, d’une part dans la lumiére de la neige et de l’autre dans la lueur mottuaire d’une lampe Pigeon posée dans Pescalier des chambres, 4 l’abri des courants dair.
Deux coups de feu vinrent claquer contre le volet de la porte. Il y eut un court silence et Pon entendit l’eau de la bouilloire ronronner sur la cuisini¢re. Un coup de revolver claqua encore, et ce fut le déchirement d’un feu de salve. Des tuiles dégringolérent. Une vitre de la grande salle, malgré les volets fermés, fut traverse par une balle qui vint s’aplatir contre un tableau moisi ct résistant.
Michel Kraus, pour faire du bruit, tira 4 son tour pat le losange des volets. Sa balle s’étoila sur le mur du cimetiére. A l’étage supérieur on entendit également un coup sourd, c’était le “boss ” qui tirait 4 son tour. Une derniére salve d’une dizaine de balles éclata. Une longue flamme mince indiquait la dire€tion des revolvers, et le vieux “ Lapin ”, secoué a chaque assaut, tremblait de toutes ses vitres.
, Un sifflement long et aigu déchira la nuit sur toute la longueur de la rue des Saules, de bas en haut. Cela fit leffet d’une fusée lumineuse qui s’éléve et s’achéve dans une élégante parabole. Un autre coup de sifflet lui répondit. Et ce fut le silence. Chacun, dans la maison, prétait Voreille, sans dire mot. Jean Rabe allait et venait de long en large, les mains dans les poches. Pendant la fusillade il s’était accoté entre deux portes. Il pensait : “ Quelle bétise !” Durant un quart d’heure chacun testa 4 son ~ poste de combat ou 4 son poste de défense. Puis - lon entendit le “boss ” ouvrir la fenétre de sa chambte, avec précaution. Rabe entrouvrit 4 son tour la porte de la rue. Nelly vint regarder pat-dessus son épaule en s’y appuyant fortement. Le jeune homme se dégagea, regarda la neige pictinée, le ciel calme, le couloir sombre de la petite rue SaintVincent. Toutes les lumiéres dans la maison voisine étaient éteintes. — Tiens, fit Nelly, la neige est pleine de sang.
Il y a eu quelqu’un de touché. Rabe regarda sur le sol et, se penchant pout mieux voir, il apercut, sous la grande table de bois qui occupait toute la terrasse, un homme accroupi. — Hé 1A! vous étes touché? demanda-t-il. — Ne criez donc pas comme ga, fit Phomme.
Ils ne sont peut-étre pas loin. — Ces qui? demanda le “ boss ” qui venait @apparaitre sur le seuil de la porte dans la lumiére orange du gaz rallumeé. — Cest le type qu’ils devaient poursuivre, dit Rabe. II est la-dessous. Je ne sais pas s’il est touché. — Vous étes blessé? demanda Nelly.
—- Non, je me suis coupé la main en tombant sur un morceau de verre. Donnez-moi de eau et laissez-moi rentrer, cat je sais qu’ils sont Ja. Ils doivent me chercher dans les jardins, en contrebas de la rue. L’homme, qui avait quitté son abri, pénétra sans attendre la réponse dans le cabaret et s'atréta devant le comptoir. — Donnez-moi un rhum, deux rhums dans
—un grand verre. J’ai de l’argent pour payer. Il enveloppa sa main dans un mouchoit. — Eteignez la lampe... Je vous dis que je les entends encore. Un frdlement indescriptible révéla une présence le long de la barriére de bois de la terrasse du cété de la rue Saint-Vincent, derriére les lilas.
. La porte fut encore une fois refermée et la lampe de nouveau éteinte, — Ah! dit homme, je lai échappé belle. Ils voulaient ma peau. Ils m’ont volé. Et je n’avais pas d’arme. Je n’ai jamais d’atme sur ‘moi. :Ce nouveau client de la Derniére Heure pataissait agé d'une quarantaine d’anneées.
C’était un petit homme court et trapu, dga chauve. Il portait toute sa barbe, une barbe brune peu soignée ot brillaient quelques poils blancs. Il était vétu d’un pantalon a rayures grises et noires, d’une jaquette ridiculement ajustée, en étoffe sombre tachetée de points blancs. Des bouts de fil trainaient ¢a et 1a sur ses manches et sut les basques de sa jaquette. Ayant regatdé Rabe en tougissant, il enleva soigneusement, avec une deélicatesse de singe, les bouts de fil éparpillés sur ses manches. — Allons, Monsieur, fit-il en s’adressant au patron. Il ne sera pas dit que vous m/aurez donné Vhospitalité pour rien. Servez-nous une bonne bouteille de vin rouge, un vin rouge un peu tiéde, 4 la température du sang... I] ricana... La vie est tout de méme cutieuse pour qui sait observer entte minuit et trois heures du matin. “Ta plupart des gens ne se doutent pas de tout ce qui peut se passer entre la moitié de la nuit et le commencement du jour. Il n’y a pas @Vimagination : il y a la réalité observée d'une cettaine facon. Vous me direz : “ Mais mon cher homme, qu’esi-ce que vous foutiez dans les rues, avec votre costume de gentilhomme, entre deux heures et trois heures du matin? ” A ga, je tépondrai : cela ne regarde que moi... — Dites donc, on ne vous demande rien, fit Nelly d’un ton aigte.
— Oh mais, elle est agressive! constata le cen dun ton enjoué. * boss ” revint avec sa bouteille. I n’avait fe envie de dormir. Et il attendait la pro“ tetion du jour pour s’abandonner au sommeil. L’homme servit lui-méme a boire en commencant par remplit le verre de Nelly. — Non, pas de vin pour moi, dit la jeune fille. Donne-moi une bénédiGtine, mon vieux POSS. L’homme grimaga, fit entendre un sifflement téprobateur et prit pour lui le verre de Nelly. “Madame est de la ae , temarqua-t-il simplement. Il offrit la bénédidtine et veilla a ce que le vetre fit rempli jusqu’au bord. — Penchez-vous pour le boire, cria-t-il, comme Nelly allait prendre le petit verre, autrement vous allez en perdte.
— A la tienne, beau brun, fit Nelly en prenant le verre et en le portant sous le nez du personnage. Puis elle but. — Elle eét tétue, dit ’homme. Enfin buvons, cette affaire est téglée. Tenez, Monsieur le patron, voici votre vette. Est-ce que la porte est bien fermée? Parce que je ne voudrais pas que ces messieurs reviennent assi¢ger cette boutique. — Ils ne reviendront pas maintenant, répondit Rabe. | — Attendons le jour pour sortir, dit le soldat, car je ne tiens pas 4 étre pris dans une bagatre, précisément aujourd’hui. Dans trois heures, je serai en civil.
— Quel avantage! répondit Rabe en secouant la téte.
— Vous étes tous des artistes et Mademotselle aussi, dit homme, moi je ne suis pas artiste, je suis boucher aux environs de Paris, mais j’aime beaucoup les arts, la musique suttout, la grande musique méme. J’aime particuliérement la musique treligieuse. Ca m/’éléve ame et ca me pousse 4 toutes les extrémiteés. Nous avons tous une petite idée derriére la téte, tous sans exception; cette idée-la, nous la connaissons mal nous-mémes, elle est comme un veau mort-né, un foetus, un poulet a ses débuts dans l’ceuf. I] faut éviter de trouver a ses dépens le produit qui donne a cette idée une vie normale et puissante, une puissance plus forte que celle que le boeuf posséde dans sa téte et dans son cou. Une idée qui vous motcelle le raisonnement 4 coups de cornes. Voila ce qu’il faut éviter de trouver. Pour les uns c’est la femme, pour les autres, comme moi, c’est la musique qui donne de la volonté et du mouvement a cette arri¢re-pensée. Pour les plus vulgaites, c’est le sang. Le sang est un excellent révélateur de la force inconnue qui travaille le crane des idiots. Plus les gens sont bétes et plus leur imagination est magnifique, et naturellement, surptenante. Ca je l’ai observé. Je tue tous les vendredis deux bceufs, deux veaux et trois moutons. Je connais la valeur du sang, ses reflets, son odeur et les idées qui se cognent les ‘unes contre les autres entre les quatre murs de labattoir. C’est ’arriére-boutique de la pensée des hommes. Nous possédons tous, trés loin dans la nuit de notte pensée, un abattoir qui pue. Quelquefois, mais ratement, il sent bon. C’est également parce que nous possédons tous, vous le savez aussi bien que moi, un petit coin pour ranger ce qui reste d’un peu propre en nousmémes. Il y a des souvenits de famille (il baissa la voix), les enfants. De temps en temps j’aime 4 regarder la-dedans. J’aime 4 mettte mes ‘mains dans le linge propre et dans les fleurs desséchées qui sentent la tisane. J’ai besoin de fraicheur dans mes mains quand je reviens de abattoir.
— On vous a donc volé? demanda Jean Rabe.
— Oui, oui, ces cochons-l4 m’ont volé un paquet comme je sottais... d’une rue. I] n’acheva pas sa phrase, mais il répéta-: “dune rue ”, avec complaisance. I] se caressa doucement la barbe de ses mains terribles. — lly a des nuits ot l’on voudrait ranger Varriére-boutique, jeter 4 la rue les tristes colJe&tions d’images qui vous dominent. Une atriére-boutique, propre, bien aérée, bien ouverte sut la rue, avec de l’air dans tous les coins, -croyez-moi, Mademoiselle et Messieurs, c’est Pidéal que je vous propose.
— Nelly regarda Jean Rabe et, clignant de l’ceil dans la direction du boucher, elle se toucha le front au-dessus du soutcil. — Bah! répondit Rabe tout doucement. Iest comme d’autres, comme tant d’autres, mais nous ne sommes pas “ réglés ” sut ses ondes. D?ailleurs, il ne servirait geuére de le comprendre. Le “boss ” qui n’avait rien dit, mais qui avait écouté attentivement les paroles de Phomme, demanda : “Oud e&t-elle, votre blessute 4 la main, je ne vois rien? ” 3 — Ah! fit le boucher en regardant sa main, vous y pensez encore. J’ai cru m’étre blessé. L’émotion, la fuite, ma chute, tout contribuait | a me donner cette impression. — Ce n’était pas votre sang, dit |? Allemand. — C’est en effet bien possible. L’abattoir, la tue, tout était extraordinairement plein de sang, cette nuit. Peut-étre méme était-ce la neige qui permettait qu’on remarquat mieux ce deétail. Et puis le sang “fournit ” beaucoup. Un petit ctime dans Paris, un pauvre homme, une pauvre fille, égorgés, éventrés ou découpés et la ville est éclaboussée de rouge. C’est bien fait. Le sang répandu sonne comme le tocsin dans tous les postes de police de la création. Voyezyous, une petite goutte de sang humain répandue criminellement dans la rue ou dans une chambre, pourtant discréte, et tout se met 4 hurler autour de l’assassin comme le vent dans les fils télégraphiques. — Le boucher regta un court moment pensif puis il ajouta : “ Seulement il y a des assassins qui sont sourds. ”
— Comment avez-vous rencontré — . cette bande? demanda le “boss ”.
— Comment? L’homme releva vivement la téte. En voila une question. Vous avez le talent de poser des questions inattendues. Comment? Est-ce que je le sais? Probablement comme on rencontte une bande de loups au galop sur la neige. C'est cela méme : il y a la neige, il y a les loups. Et moi, leur vitime, je courais de toutes mes forces, mon paquet sous le bras et les yeux hors du crane. En route, au coin de la rue du Chevalier-de-la-Barre, je crois bien, ils ont tiré sur moi. J’ai entendu une balle sonnet devant moi sut la plaque de fonte d’un égout. Tous ces hommes pouvaient se comparer a des loups, dont ils avaient le pas élastique et tenace. Je courais et je sentais le souffle chaud de la mort et ses dents glacées sur mon cou. Je leur ai jeté mon paquet dans les jambes et j’ai pris sans réfléchir la petite rue, 4 gauche, tout de suite en sortant. J’ai vu le cabaret. J’ai frappé a la porte mais vous ne m’avez pas entendu. Alors je me suis glissé sous la grande table, dans la neige et dans Yombte. J’ai assisté a toute la bataille et je me répétais sans me lasser: “ Mon Dieu, faites qu’ils ne me voient pas, montrez votre puissance, mettez-leur un bandeau sur les yeux. ” Et ils ne m’ont pas apergcu. — Alors Dieu a exaucé votte priére, dit Kraus. — Ca cest une autre affaire, répondit dun ton sec le petit boucher trapu. — Je ne sais d’ot tu viens, ni qui tu es, fit le “boss ” d’une voix ferme. Mais je sais que tu l’as échappé belle cette nuit. Je ne veux pas te connaitte, cela ne me tegarde pas. Le jour se léve, tu peux partir. C’est Pheure. Tu n’as pas besoin de me temetcier. Et tu n’as pas besoin non plus de tevenir par ici, cat je ne t’ouvrirai pas la porte. Tu as une téte que je n’aime pas. Le “boss ” se leva. Rabe lui serra la main. On entendit la baionnette du soldat qui raclait le bois de la table.
Le jour livide pénétrait dans la grande salle et par la porte large ouverte. L’air du petit matin glacait déja les épaules brisées par la nuit et par le poids de la misére qui retombait sur chacun avec le jour qui naissait. — Adieu! vieux “boss ”, cia Rabe, je pars pour je ne sais ou. — Adieu, répétérent les autres. Le “boss ”, debout devant la porte de sa petite maison, comme un capucin barométrique, reearda la bande qui s’éloignait sur la neige. I] huma une grande gorgée d’air glacé et, aprés avoir regardé a droite et a gauche, il rentra dans son cabaret, dont il referma soigneusement la porte detriére soi.
XII
La mothe petite troupe, que suivait un misérable chien né de la nuit, s’arréta place Ravignan devant un hotel ot Rabe s’apprétait 2 louer un cabinet pour trois jours. En comptant un franc pat jour pout la location, il lui restait encore deux francs afin de tentert l’escalade d’une haute et atide journée d’hiver. Il serra les mains du soldat, du boucher, du jeune Allemand qui habitait en face, dans un atelier bati en planches disjointes. — Je ne sais pas ot coucher, dit Nelly. — Alors reste avec moi, fit Rabe. Le soldat et le boucher demeurérent Pun devant l’autte 4 la porte de Photel. Nelly et Rabe, quand ils furent couchés, sendormirent tout de suite.
— Cette fille est stupide, fit le boachen ae autait beaucoup mieux fait de venir avec moi...
_ patce que je ne sais plus quoi faire. C’est mon paquet qui m’embéte... Enfin... Je vais donc vous dite adieu. Il tendit la main au soldat, puis il s’éloigna en trottinant 4 petits pas dans la direction du Moulin de la Galette. Le soldat esta seul, trés indécis. Il gelait dans sa capote. Enfin il compta ses sous. Il en fit tomber sur la neige, les chercha pendant quelques minutes. Puis il se dirigea au pas gymmnastique vers le bar Faulvet dont le patron remontait la devanture de fer 4 grand bruit. De la fenétre de son atelier, le jeune Allemand, qui le premier s’était mis 4 l’abri dans son domicile, le regardait fuir d’un air goguenard,
* *
Le boucher tentra chez lui, au maquis, rue | Caulaincourt. Il habitait une petite maison en bois, composée d’une chambre, d’une cuisine et d’une étroite boutique dont le sol était pave. A des crochets de fer quelques morceaux de viande étaient pendus. Au-dessus de la porte dentrée de cette boutique qui donnait sur une des ruelles du maquis était inscrit, en lettres grossiérement peintes en blanc sur un fond noir, son nom :
ISABEL
Sur les catreaux de unique fenétte on pouvait lire ces mots dessinés au blanc d’Espagne :
Boucherie de choix — Occasions en tous genres Soldes Le boucher-soldeur, qui s’appelait en effet Isabel, et pour tous simplement Zabel, ouvrit la porte de sa boutique, donna de l’air, un coup de balai, et alluma un petit poéle déja bourré de copeaux et de charbon. Le petit potle se mit a ronfler tout d’un coup et le bonhomme promena avec satisfaction ses mains gourdes devant le tuyau qui déja laissait rayonner la chaleur.
Une voix de fillette se fit entendre tout d’un coup 4 la porte : ~ — Monsieur Zabel, donnez-moi un bifteck de dix sous. Bien placé, cest pour Mme Lornoy.
— Ah! Ah! fitle boucher. Ah! Ah! Mme Lornoy ptend toujours de la bavette. — Je ne sais pas, Monsieur, répondit V’enfant, qui était une blondinette d’une dizaine d’années, coiffée de cheveux fous, dont le maigre visage sale et spirituel montrait des traces de doigts qui avaient dt tripoter du charbon.
3 — Voila ton bifteck, Mademoiselle... Ah! vals ee Zabel se placa devant sa porte pour mieux voit la fillette s’éloigner. I] passa sa main dans le col de sa chemise afin de l’élargir et regarda tout autour de soi. — Ah! il faut rentrer, dit-il en parlant tout haut. fl consulta sa montre. Elle marquait huit heures du matin. Zabel, lair préoccupé, la remit machinalement dans sa poche tout en mordillant les poils de sa barbe, sous sa lévre inférieure.
. Quand il eut pris une décision, il alla décrocher sa jaquette qu’il avait troquée contte sa coutte blouse professionnelle et linspecta. II remarqua des taches qu’il lava avec soin 4 l’eau tiéde et au savon. Il gratta méme par places P’étoffe avec un couteau a désosser qu’il retira des basques de son vétement de cérémonie. II en examina la lame minutieusement, dans le creux des lettres de la marque gravée sut l’acier, le long du manche, 4 la virole. — Ca va, fit-il. Et il jeta le couteau avec les autres sur !’étal, ot des rognures de viande pour les chats et les chiens s’amoncelaient. Zabel soupita et finit par s’asseoir sur son lit.
Il tenait dans ses mains son gros portefeuille en croupon de veau. II l’ouvrit avec précaution et compta, en les froissant un 4 un entte le pouce et l’index, une dizaine de billets de mille francs. Il les compta deux fois, les réunit par une épingle, les remit dans son porttefeuille qwil placa soigneusement dans une boite a cigares vide. Zabel préta attentivement Poreille dans la direftion de la ruelle. D’ailleurs, du lit ot il était assis, il voyait la porte de sa boutique et la ruelle boueuse, bordée de noisetiers effeuillés, jusqu’au coude qu’elle formait avant de rejoindre la rue Caulaincoutt.
Il n’entendit rien. Les habitants du maquis dormaient. Pour la plupart une journée @hiver était encore trop longue a vivre. Zabel souleva soigneusement une lame: du plancher de sa chambre et glissa la boite 4 cigares dans la cavité, puis il remit la lame 4 sa place, la recloua avec les mémes pointes et remplit la rainure de poussiére. I] eut encore le temps de méditer 4 son aise et, las de méditer, d’aller prendre un apéritif, au bureau de tabac. Quelques ménagéres vinrent lui acheter leur déjeuner. Tout le monde se plaignait de la Sura de ‘VPépoque, et Zabel annonga qu’il se vetrait obligé de fermer sa boutique si les affaires n’allaient pas mieux.
— C’est encore la brocante qui me permet de manger 4 ma faim, je vous le dis sans détour.
Isabel, son déjeuner sitét expédié et son café bu, se mit 4 tourner dans ses trois piéces comme un léopard de jardin zoologique. Il pensait avec une violence qui lui faisait monter le rouge au visage. Il examina plusieurs fois la place ot il avait caché le portefeuille. Il alluma méme une lampe afin de I’éclairer quand le crépuscule de la nuit vint agrémenter son logis d’une mélancolie pernicieuse. Le boucher alluma ensuite les deux lampes de sa boutique. Elles projetaient sur la neige, qui commengait 4 fondre, une sale lueur jaune. De la venelle, on pouvait apetcevoir le triste Isabel assis derriére sa caisse en bois blanc entre deux quattiers de mouton accrochés au plafond. Son nez remuait drdlement du bout et il miAchonnait sa moustache. A neuf heures et demie, M. Isabel éteignit ses deux lampes et ferma sa boutique avec ostentation. Il attendit — patiemment dans lobscurité. On frappa a sa porte. — Qui est la? — Vous étes couché? Isabel reconnut la voix d’une voisine que lon appelait, a cause de sa vie intime, la Méme Salaud. — Vous vous couchez sans lumiére, comme les poules, pére Zabel? — Oui, patfaitement, je me couche sans lumiéte, comme les poules, ca fait des économies.
' — Hé bien, bonne nuit, je me débine. Je voulais un quart de foie mais ¢a sera pour demain. La fille se sauva au petit galop. Zabel se frotta les mains avec: satisfaction. Maintenant tout le monde saurait, dans le maquis, qu’il avait pour habitude de se mettre au lit sans lumiéte. Il attendit encore un peu et, quand dix heures sonnérent au Sacré-Ceeur, il ouvrit tout dou-
cement la fenétre de sa chambre qui donnait sut les jardins. Apfés avoit regardé a droite et 4 gauche, il enjamba la barre d’appui et sauta sans bruit derriére un appentis qui servait de latrines. Il put traverser le jardin désert, et en longeant la palissade il arriva devant une petite maison en bois, comme toutes celles du maquis. Cette maison était protégée par une haie de lilas et de sureaux. Zabel se dissimula dans Pombre de la haie et, sir d’étre arrivé 1a sans avoir été apercu, il entra doucement la clef dans la sertute. La porte refermée derri¢re lui, il craqua une allumette qui ne s’enflamma pas, puis deux, puis trois. La quatriéme flamba enfin. Zabel alluma la bougie dont la flamme clignotante éclaira la piéce. Il retint son souffle, et le poids entier du corps pesant sur la pointe d’un seul pied, il écouta, sans essayer de faire un mouvement. Autour de lui, dans la chambre, tout était range avec otdre. Un lit-divan, défait, une table d’acajou avec des papiers, une autre en bois blanc, un fauteuil d’osier, deux chaises cannées, une armoire en chéne, cOmposaient tout le mobilier. Sur les murs recouverts de papier A rayutes jaunes, quelques tableaux étaient acctochés. Ils témoignaient l’effort d’un artiste timide et peu doué. Ce ‘nétaient ailleurs que de mauvaises copies d'images en couleurs prises dans le supplément illustré du Pezit Journal. Zabel se détendit lentement. Une grande mollesse succéda a la raideur de son attitude. Le malaise ne dura pas longtemps. Du pas nonchalant et tranquille de quelqu’un qui est chez soi, il pénétra dans la cuisine qui s’ouvrait . a coté de ’armoire comme un gouffre noir ot la peur pouvait se glisser ainsi qu’une latve miaulante. Isabel s’y dirigea patfaitement, en familier de la maison. II prit sur la planche, au-dessus du fourneau 4 charbon de bois, une lampe 4 essence, la secoua pour s’assuter qu’elle était pleine, et il retourna dans la premiére piéce, afin de l’allumer a la bougie.
— Il faut économiser les allumettes, dit-ils a demi-voix, avec un épouvantable sourite. Il revint alors dans la cuisine et fureta dans le placard. I] y trouva un morceau de pain, une boite de sardines qu’il ouvrit, du vin blanc dans un litre entamé, rapporta le tout dans la chambre 4 coucher et dressa le couvert. Il avala voracement la moitié de la boite de sardines, laissa le pain, et but un grand verre de vin, ce qui lui fit faire la grimace. — Crest bien, murmura-t-il, demain j’apporterai de la viande fraiche. Il jeta sur les objets un dernier coup d’ceil, remonta le réveil, puis écatta un peu les tideaux de la fenétre pour que, du dehots, on pit apetcevoir sans effort que la chambre était éclairée, c’est-a-dite habitée. Au moment de partir, il remarqua un large chapeau de feutre accroché 4 un clou. Il le prit, le soupesa en avangant une lippe boudeuse. Enfin il le mit sur sa téte a ae place de son chapeau melon. — Crest trop petit pour moi. Il esquissa un geste pour raccrocher le chapeau, mais s’étant ravisé, il le dissimula sous sa jaquette.
— Bene, bene, all right, fit-il. Alots il sortit, referma doucement la porte, reptit le chemin qu'il avait parcouru, rentra chez lui par la fenétrte. Dés qu’il fut dans sa chambre, il coupa avec des ciseaux le chapeau de feutre, dont il introduisit les morceaux dans son poéle. I lui fallut ranimer le feu. Au bout d’une vingtaine de minutes, le feutre fut consumé. M. Zabel s’étendit alors tout habillé sur son lit, aprés avoir retiré ses chaussures, et surtout aprés avoir empilé sur sa poitrine, en plus de ses deux couvertures de laine, tout ce qu’il put réunit de vieilles hardes.
* *
Dans la journée, le boucher vaquait 4 ses occupations tout en pleurant misére devant les chalands.
— fe n’arriverai jamais a joindre les deux ‘bouts, gémissait-il. Quand il se retrouvait seul, il allait s’asseoit sur son lit, et les bras ballants entre les jambes, il regardait la place of il avait caché le portefeuille qui contenait les dix mille francs. Le vendredi, il se rendait de bonne heure 4 abattoir afin d’acheter sa viande. L’odeur fade du sang le remplissait d’orgueil et de vanite. Il aimait 4 causer avec les autres bouchers de son passé de tueur. I] montrait ses mains puissantes en écartant les doigts. - Les auttes tueurs le connaissaient bien, l’appelaient Zabel-la-Vache et buvaient volontiers Papéritif avec lui. Rentré chez ]ui, a Montmartre, Zabel affectait de se promener malgré le froid, les manches de sa blouse retroussées jusqu’aux coudes, sa téte chauve coiffée d’un bonnet de coton rouge 4 rayutes blanches. Il s’enroulait autour du cou une setviette pleine de sang qu’il nouait “a la fagon @un foulard. Il sentait le sang” tide et l’estomac @herbivore. Il allait dans cette tenue prendre son vin blanc au bureau de tabac.
— Tiens, disait-il au patron, voila une enttecOte persillée, tu te mettras ¢a sous la dent et tu m’en ditas deux mots. — Qvesi-ce que c'est? interrogeait le patron, un gtand quadragénaire maigre et borgne. — Du blanc, comme toujours. Zabel avalait son verre en roulant une cigatette. Il regardait ses mains diligentes et surtout le petit filet de sang caillé qui bordait ses ongles comme un passepoil. - Il sortait, prenait son pain, son journal, se monttait 4 tous dans sa défroque de tueur et, satisfait pour huit jouts, il rentrait s’enfouir dans Podeur inquiétante de sa boutique.
Le lendemain de son expédition noutne était un vendtedi. Il se rendit aux abattoirs comme @habitude et, dés son retour, alla prendre son vin blanc au bureau de tabac.
Tonio Biff, le conduécteur de taxi, sa casquette russe renversée en arriére, buvait déja son apéritif en lissant avec complaisance sa coutte moustache brune. — Vous setvez cet homme-la? dit-il au patron, simulant une surprise presque indignee. — Ah! répondit Paul, le patron, nous nous sommes connus 4 Nouméa. Cet échange de propos plaisants termine,
Biff tendit une large main au “ chevillard ”, qui, la bouche fendue jusqu’aux oreilles, s’épanouissait d’aise. — La méme chose, fit-il en clignant de lceil pour désigner le verre de Biffi. — Alors, demanda ce dernier du ton proteGeur qu’il affectait quand il s’adressait au petit boucher, alors tu as encore assassiné tes fréres, ou plutdt tes sceuts! Regardez-moi ce dégueulasse, il est plein de sang! Vous pensez peut-étre qu’il pourrait se laver? Regardez-moi ce cochon. Tiens, je ne t’en veux pas, malgré cela, bien que tu aies tout de V’assassin... Et Norbert, on ne le voit plus?
Isabel trempa son bon nez assez avant dans son verte. Il releva la téte et dit : — Si, je ai encore vu hier. Oh! il ne m’a pas parlé. Il se fuitait par la rue Girardon comme un courant d’air... Je lai appelé; il nem’apastépondu.
_ — Ilya cing ou six jours que je ne |’ai pas vu, déclara Paul en servant un paquet de tabac eris.
— Eh bien! c’est curieux tout de méme que Norbert ne soit pas venu depuis ce temps, insista Tonio Biffi. Il baissa le visage sur son absinthe et ne vit pas le clair regard de Zabel qui lui vrillait le crane a Pocciput. — Cest un fou, un piqué, déclara Paul, en haussant les épaules. — Il est un peu drdle en effet, insinua le boucher. -— On dit que Norbert est plein aux as, qu’il a hérité il n’y a pas trés longtemps... Il est peutétre allé faire la bamboula depuis cing jours... Mais il aurait pu inviter les amis... Qu’est-ce que je dis? C'est idiot!... puisque Zabel la encore vu hier. — Hier soir, Monsieur Biffi, il y avait de la lumiére dans sa chambre, dit un nouveau venu qui, depuis le début de cette conversation, écoutait, tout en léchant un timbre-poste pour le coller sur une enveloppe. — Faudra que je passe chez lui pour lui demander ma clef “ King Dick ”, dit Biff. Et sut ce, je me débine. Je dois aller ee un client-4 Passy. Au revoit..
— Quel type! fit Zabel, quand le chauffeur eut dispatu. Puis s’adressant a Paul, le patron : “Dis donc, veux-tu un vrai Se de pré-salé pout midi?... je te le garantis ”
— Apporte toujours et tu me setviras tes boniments apres.
— Alors, c’est entendu. Isabel, avant de rentrer, passa pat la petite venelle ot, la veille au soir, il avait pénetre dans la maisonnette en planches peinte en grenat. Cé tait la demeute de Norbert dit le Mos- covite, 4 cause de son nez écrasé et de ses pommettes saillantes de Tartare. A .Dans le jour gris @hiver, la maison pouvait provoquer une mélancolie acide de bonne qualité. Elle s’associait parfaitement au décor cou- leur de perle, a la neige, au dégel, a la boue, aux vieux journaux poursuivis pat le vent et plaqués contre les palissades. Un grand arbre mott la recouvrait presque de ses branches — tordues par des rhumatismes. En atrivant devant la porte de la maisonnette, Zabel s’arréta et cria de toutes ses forces : “Norbert!
Hé! Norbert, veux-tu quelque chose? ” I] attendit un moment et dit tout hauts:», Iicn’estipasidaves Il s’approcha de la fenétre, frappa aux catreaux pat acquit de conscience et constata que la bougie qu’il avait allumée la veille était éteinte. Zabel se frotta les mains et rentra dans sa boutique.
Et tous les soirs, durant une semaine, M. Isabel tevint par le méme chemin, dans la nuit, rallumer la bougie, défaire le lit, dresser le couvert et laisser sur la table les reliefs du -tepas du soir. Pendant huit jours il inspecta avec soin les alentours de la maison et la maison elle-méme. Dans le courant de la journée, il venait partfois d’un pas décidé jusqu’a la baraque rouge, heurtait la porte ou la fenétre et appelait Norbert d’une voix que impatience mélait 4 un léger courroux. On parlait déja dans le quartier de l’étrange attitude de Norbert qui disparaissait toute la journée pour ne rentter chez lui qu’a la nuit. Encore ne voulait-il pas ouvrir sa porte quand on venait lui rendre visite. — Mon vieux, disait Biff, je ne suis pas raleur, mais si je rencontre le Norbert, qu’est-ce que je vais lui passet comme engueulade! Cette tante-la n’ouvre méme plus sa porte aux copains. Hier je me suis trouvé devant chez lui vers une heure du matin. II était 14, puisque j’ai vu de la lumiére. J’ai frappé. Pas de réponse. Je n’ai pas insisté, car j’aurais fini par démolir son gratteciel.
— Il ne répond jamais, dit Zabel, d’une voix doucereuse. La huitiéme nuit, comme Zabel venait de quitter la maison de Norbert, aprés avoir accompli sa cérémonie habituelle, il crut entendre remuer dans un taillis. Le coeur chaviré, il s’aplatit dans l’ombre planches. Tout en retenant contre les son souffle, il fouilla du regard, patiemment, profondément, un a un tous les détails du paysage. Il apergut, entre les branches mortes du taillis, une ombre humaine et reconnut Tonio Biff, qui lui aussi regardait la maison dans la nuit,
VIII
Le soldat de la Coloniale, les deux mains enfoncées dans les poches des basques de sa capote, pénétra dans le bar Faulvet, se fit servir un café chaud et puisa 4 pleines mains dans la corbeille aux croissants. Il en prit trois qu’il posa 4 coté de son verre sur le zinc encore enduit de savon minéral. — C’est du combien que tu comptes? fit le gatcon en essuyant une soucoupe. — Ces du zéro 4 partit de demain, répondit —le soldat. Tiens, le métier — il retira sa baionnette du porte-épée et la jeta a travers la salle — voila ce que j’en pense. La poignée de la baionnette vibra contre un matbre. — Ne fais pas le cul, dit le gargon de comp-toir. Si tu commences ainsi ta journée, tu ‘te feras boucler avant qu’il soit midi. Le soldat alla ramasser sa baionnette, la _remit dans son porte-épée et, les dents serrées, murmuta : “ Chiries! ” Puis il paya sa consommation et ses croissants en jetant tageusement une piéce sur le comptoir. Il était huit heures du matin. Immobile et hésitant, au bord du trottoir, au coin de la rue des Abbesses et de la rue Ravignan, le soldat chercha sa direction en pointant le nez a droite et 4 gauche, de méme qu’un chien de chasse. Soudain, il fonga droit devant soi dans le passage de I’ Elysée-desBeaux-Arts. Une toute petite fille qui allait aux provisions avec un filet lui jeta au nez une enveloppe roulée en boule et lui adressa un joli sourire moitié canaille moitié petite fille, puis se sauva en tejetant en arri¢re ses cheveux fous, Le soldat se retourna pour voir la méme qui gtimpait Pescalier quatre 4 quatre avant de dispataitre, enfin, au tournant de la rue.
Cependant il était arrivé a la premiere étape de la route qu’il devait parcourir. Il siffa un refrain militaire. La potte d'une petite boutique aux volets fermés s’entrebailla. — Ces toi, fit une voix 4 |’intérieur. — Oui. Le soldat poussa la porte et pénétra dans Il faisait un minuscule atelier d’électricien. trés sombre dans la piéce. On distinguait cependant, au milieu des rouleaux de fil de cuivre et des boites en carton pleines de lampes, un grand garcon maigre, vétu d’une combinaison de toile bleue. Son cou était enfoncé dans le col roulé d’un épais chandail de laine grise. — J’ouvre les volets et je suis a toi, dit Phomme. Les volets décrochés, une pauvre vitrine apparut dans laquelle étaient laissés 4 ’abandon un petit transformateur, une lampe en bois de couleur rouge fané, des isolateurs et un gros rouleau de chatterton.
— Voila! fit le possesseur de ces richesses en tentrant dans sa boutique. C’était un homme d’une trentaine d’anneées, au visage mince assez distingué, la lévre soulignée d’une courte moustache rousse aux “pointes coupées. — Je rengracie, fit le soldat... Alors tu comprends, mon vieux Toto, je voudrais des nippes. A midi je serai porté déserteur 4 Lourcine. — Jai des nippes, répondit I’éle@ricien. Tu vas Vhabiller la derriére, dans ma chambre. Tu feras un paquet de tes fringues de griveton et tu les emporteras avec toi. Je te donnerai cinquante francs, c’est tout ce que je peux faire, et puis tu partiras. Ici, je suis repéré. — Je ne t’en dis pas plus long, Toto, mais quand tu auras besoin de moi, pour n’importe quoi, tu n’autas qu’a siffler et je viendrai de n’importe ou... Ga tu le sais, comme je savais qu’en venant ici ce matin tu ne me laissetais pas tomber. — Oui, vieux, je suis repéré par les poulets a cause d’une histoire de journal anatchiste.
Enfin, bref, ca serait trop long a t’expliquer. Ce qui existe c’eSt que tous les deux ou trois jours j’ai la visite, sous un prétexte quelconque, d’un type que j’ai tout de suite identifié, tu peux me croire. Pour moi je ne crains tien, j’ai un parapluie. Mais si l’on venait 4 te rencontrer ou 4 trouver tes frusques de soldat, ¢a pourrait mal aller pour nous deux. Ah! dis donc! tu te souviens de Tuyen-Quang? Tu te rappelles la K6 a Bécan de Grigny, le cabot-clairon de la Légion? Oui. Eh bien, sais-tu ot elle est? Non? Je te le donne en mille. Je Vai retrouvée a Passy. Elle est bonne d’enfant chez des particuliers de la rue des Vignes ot j’ai été poser PéleGtricité il y a six mois. Tu peux ctoite que j’étais plutét sonné de la retrouver la. Elle m’a teconnu. Mais elle a mis un doigt contre ses lévres pout me dire de ne pas jacter. Jai rien dit, naturellement. Tiens, voila un complet, il est encore bon, il t’ita, et puis une cotte, et puis un maillot et puis une casquette et puis le péze. Fais vite. Il jeta toutes les hatdes sur son lit et le soldat se dévétit rapidement afin de changer de peau. L’opération terminée, il ressemblait 4 un ouvrier éleCtricien, car il avait endossé la profession avec les habits du camarade. De son uniforme et de sa baionnette il fit un énorme paquet. — Ob vais-je. balancer cela? demanda-t-il en hochant la téte. — Ot tu voudras, mais loin d’ici... Ah! 4 ptopos, quel nom choisis-tu? — Crest vrai, fit le soldat. I] chercha un moment : “ Je m/’appelle... il tira de la poche de son veston un livret militaire en régle mais qui n’était pas le sien : Je m’appelle, voyons... Ernst, Jean-Marie, libérable Vannée derniéte. Le signalement concorde... Alors, adieu... ” I] serra la main de son camatade et s’enfonga dans l’air glacé avec son énorme paquet tel un édredon recouvert de papier gris.
Ernst Jean-Marie se rendit 4 la gare de PEst et déposa son colis compromettant 4 la consigne.
Allégé de ce poids, il jubila en regardant d’un air goguenard |’employé. “Dans un anet un jour, pensa Ernst, avec une cettaine satisfaction, ga seta pout toi si je ne reviens pas le réclamer. ” Quand il se sentit définitivement détaché de ce paquet qui représentait pour lui dix ans de vie militaire 4 travers des bleds monotones et sournois qui ne lui laissaient que des souvenirs de basse qualité, il fut pris soudain d’une grande mélancolie et se ptomit sou- yent de revoir Toto, son compagnon d’armes, afin de parler de quelque chose de fané qu'il ne patvenait pas 4 préciser pour le moment. Il s’assit 4 la terrasse d’un café sur le boulevatd de Magenta et tegarda la vie se dérouler devant lui comme un film lointain, une chose animée, mais cependant morte et qui ne le touchait en rien. La pensée qu'il était désormais av lui chauffa subitement les-joues. Ce plaisir, il ’avait acquis en marge des lois, aussi, n’était-il pas sans mélange.
Et puis il avait faim, Il était également éceureé d’avoir vadrouillé toute la nuit. Cette derniére bordée en uniforme lui laissait un mauvais len-demain de cuite civile. Il venait d’apprécier- cette saveur nouvelle d’un lendemain de soiletie.
Quand il était encore soldat, cela se confondait avec le métier. C’était une image parmi toutes les images du milieu, mais dont il avait établi seul la composition. Aujourd’hui, il ressentait le gotit amer de |’échec, c’est-a-dite de la diminution des forces et de la volonté qui ~ lui seraient nécessaires pour payer son pain, sa viande, son tabac et sa chambre, non pas comme un civil pauvre, mais comme un civil pauvre et déserteur. Il était onze heutes. — Quand j’aurai pris mon café, songea Ernst, je serai porté déserteur. Mon signalement sera connu de toutes les bourtiques du pays.
| =Il ne se frappa pas outre mesure de ce danger, cat il pensait qu’avec un peu de chance, et sur- tout en se tenant tranquille, il pourrait vivre en paix. Quand il eut déjeuné et bu son café, il se sentit vraiment un déserteur et songea 4 se procurer du travail. Il usa du moyen classique, acheta un journal, regarda les annonces. Il n’avait appris aucun meétier. II] pouvait, a la rigueur, dessiner -des bonshommes avec une légende sur papier - bristol. Son espoir s’accrocha fermement 4 cette bouée, bien qu’il n’edt, pour Pavoir déja tenté avatit de s’engager dans la Coloniale, qu’une confiance fragile dans ce moyen de gagner sa vie. Toutefois il se leva de table et s’en alla rue Monsieur-le-Prince pour se retenir une chambre dans un quartier sympathique. Un mois plus tard Ernst, n’ayant pu placer un dessin dans les journaux amusants, se trouva, ses bagages abandonnés 4 l’hétel, sans ressources au milieu de la rue. Il sut éviter une voiture automobile malgré ses préoccupations, et les mains dans les poches de son veston, la téte rentrée dans les épaules a la maniére de _ Jean Rabe, il commenga sa matche en avant, frdlant les boutiques, les machoires serrées pour dompter la faim sournoise qui rongeait sa personnaliteé