متن فرانسوی کتاب بندر مه آلود بخش سوم
Le qual des brumes
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— He! vieux, passe la bouteille, tu la trouveras dans le tiroir de ma brouette. Ernst, le “ Lafont ” serré aux chevilles, le torse moulé dans un maillot de coton rose a tayutes noires, la ceinture de flanelle noire nouée autour de la taille, but a la régalade, a Pombre de la grue immobile qui tendait son fil au-dessus des cales du cargo Fraternity du port de Blyth. Une fine poussiéte de charbon se mélait a la pluie et recouvrait les quais d’une boue désespérante qui s’attachait aux bras nus, aux cous nus et aux vétements élimés des débardeurs du quai de Javel. Sur la passerelle du petit cargo, un gros homme court, au visage rouge brique, la téte coiffée d’un chapeau melon beige posé de guingois sut le sommet du crane, indiquait, de temps en temps, la manceuvre des treuils pat un coup de sifflet assez discret. C’était le capitaine Howard, commandant le petit cargo britannique. Ernst travaillait depuis dix jours avec les débardeuts de la Seine au déchargement des navites. Assez mal vu pat ses compagnons qui se méfiaient de lui, il peinait comme une béte de trait dans l’aigte bise d’un printemps maussade. Il avait acheté 4 un compagnon qui pattait pour le régiment cette défroque qui faisait de lui un anonyme. Le large pantalon a la hussatde des terrassiers, le maillot de coton, la ceinture de flanelle, le bracelet de cuir au poignet droit, tout cela constituait une maniére d’uniforme. Ernst était assez sensible pour en sentir Vironie. Ce ne fut pas sans amertume.
Harassé pat ce travail de machine humaine mal mise au point et, de ce fait; inférieure a la grande grue 4 vapeur qui les dominait tous comme une impératrice en deuil, il s’écroulait de fatigue 4 la fin de chaque journee. ‘Il gagnait juste de quoi boire et de quoi manger.
Un soir le chef de chantier débaucha les derniers venus, car il n’y avait plus de travail, Ernst passa a son tour devant la petite guérite percée d’un guichet qui servait de bureau et de caisse. Hl toucha vingt-huit francs et s’en alla le long de la Seine a la recherche d’un pont afin de dormir a l’abri du vent. L’ombre de la nuit donnait au fleuve une apparence fantastique. Mais Ernst ne craignait tien, grace a son costume, et surtout a ce masque metveilleux de la misére qui lui ouvrait toutes les portes de l’ombre et, au-dela de la nuit, toutes les portes de l’enfer, tel qu'il est humainement concevable. Ernst trouva difficilement une place sous le pont Mirabeau; les bons coins étaient déja occupés pat les habitués. Le long de la Seine, des filles couperosées, quelquefois jeunes, guettaient dans l’ombre du quai. Elles prenaient parfois un misérable par le bras et s’en allaient avec lui boire du vin dans un cabaret en planches d’ot l’on apercevait eau qui reflétait de demi-heure en demi-heure la rame éblouis- sante du chemin de fer électrique de Versailles. Elles trainaient leurs pieds dans des savates éculées, et quand élles étaient soiles, elles dansaient sous la lune comme des fantOmes obscénes, malfaisants et méprisables. Elles ne pleuraient jamais. Et elles étaient dures, physiquement, ainsi que les pierres du quai. Dans la journée Ernst bricolait comme il le pouvait, sans ttop sortit de la zone famili¢re des quais. Le peuple de la nuit disparaissait, @ailleurs, avec les premiéres lueurs du jour. Males et femelles se dispersaient comme des souris devant le jet lumineux d’une lampe de poche. Tout le monde se ditigeait, en frdlant les murs, vers les terrains vagues du Point-duJour ou vers les boqueteaux les plus secrets du Bas-Meudon.; Des filles allaient 4 pied jusqu’a Versailles afin de manget la soupe 4 la porte de la caserne des sapeuts du génie. Ernst attendait le soir avec impatience, cat il pouvait alors vivre sans vergogne. Il connaissait une fille toute jeune, blonde et gracieuse.
Elle était rongée par la vermine, et si stupide qu’on ne savait dans quelle langue lui adresser la parole. Elle s’était accrochée, avec des gestes de jeune béte franche, a la sombre destinée VErnst, sans savoir elle-méme pour quelle raison affectueuse et obscure, cat la misére avait fait de son amant un homme au visage vert mal rasé semblable 4 tous ceux qui composaient le peuple du quai et de la brume. Is ne se parlaient pas et marchaient cote a cote de méme que les éléments simples d’une chanson populaire. Elle ne connaissait pas son nom, et lui ne connaissait pas le sien. Quand elle Pappelait, elle disait : “ Hé dis, hein, tu viens? ” Quelquefois, ils retrouvaient sous une atche du viaduc du Meéttopolitain un vieillard jovial qui couchait la. On l’appelait le pére Gaston. Sa réputation était grande sur les quais. I] dormait dans une brouette ot il transportait tout son bien. Quand le pére Gaston recevait, l’arche était éclairée pat les lanternes qui servent 4 signaler.\ sut la voie publique la chaussée en réparation.
On buvait du vin que le pére Gaston envoyait chercher dans une grande bonbonne qui tenait cing ou six litres. — Vous direz que c’est pour le pére Gaston, recommandait-il a la fille qui se chargeait de la commission. Un matin que la faim avait aboli en lui d’anciennes idées sur le monde extérieur, Ernst suivit son amie jusqu’a Versailles pour manger la soupe des soldats. En route, ils trouvérent une boite en ferblanc qui avait contenu des fruits au sirop. La jeune fille la nettoya soigneusement. — Il faut bien quelque chose pour mettre la soupe. | -— Bien sir, répondit Ernst. Sas A la porte du quartier, ils firent la queue derriére les autres. Hommes et femmes, adossés au mur de la caserne, attendaient l’heure de la distribution.
' Un claiton rappela au sergent de semaine. La porte de la caserne s’ouvrit et deux cuistots en bourgeron apportérent la marmite de riz.
Ils étaient accompagnés d’un jeune brigadier du génie monté, imberbe et blond, le revolver sur la tunique longue et la jugulaire au menton. Il assista au partage de la soupe. — Maintenant, allez-vous-en, dit-il en dis-persant les pauvres. Tous les jours, Ernst revint 4 la porte de la casetne, attiré plus par l’odeur de Ja caserne que par celle de la soupe. Il s’adtessait aux habitués de la misérable file, afin de leur expliquer en connaisseur les sonneties de clairon qui révélaient ladtivité clandestine des soldats. — De mon temps, fit un vieux, on sonnait encote pour appeler les officiers, comme cela... Il voulut imiter la sonnerie du clairon; ce fut lamentable. Les autres ricanérent méchamment. Un matin le cuistot dit 4 Ernst : — Tu es trop jeune pour venir becqueter avec ceux-la. Ernst ne revint plus 4 la soupe du génie.
Mais, bien des fois, malgré les averses foudroyantes d’un mois de mats exceptionnellement tourmenté, il s’approcha de la grille afin de contempler, par la fenétre du poste, les Sapeuts en atmes qui se chauflaient autour du petit poéle familier. Ernst prit alors la longue route qui va vers le sud jusqu’a Marseille, qu’il voulait atteindre pour y trouver un autre décor, ot il espérait ressuscitet. A la sortie de Dijon des gendarmes lui demandérent ses papiers. Ernst était trop faible pout s’émouvoir. Il tendit le livret militaire du nommé Louis-Marie Ernst, se déclara compaenon tetrassier en toute pour regagner son chantier aux environs de Cassis
. — Ca va, débine-toi, fit le brigadier en faisant faire une volte élégante 4 son cheval. Ernst s’assit sur une borne ct le vertige lui fit dodeliner de la téte. Il ouvrit la bouche comme frappé @imbécillité. Tl lui sembla que sa vie allait se méler ‘aux herbes et aux pierres le long de la route. I] recouvra, cependant, son poids avant sa dissolution complete. II se leva,_ passa ses mains sur son front, sur ses joues mal tasées, autour de son cou. Il essuya machinalement sa sueur grasse et froide. Il reprit sa route en murmurant des paroles dont il ne percevait plus le son et le sens, mais ce mutmure rythmait sa faim et sa marche :
Tl se sentait échauffé Comme un vieux’cog aux abois. I] répétait machinalement ces deux vers avec cette variante ; Comme un vieux coco en bois.
Le soit il dormit dans une grange et put calmer sa faim. Il gagna méme quelques sous en crayonnant le portrait d’une servante qui était fiancée. II la dessina, avec un crayon rouge et bleu de charpentier, au centre d’une couronne de roses. Dans un angle de la feuille de papier une colombe s’envolait. Elle tenait dans son bec une banderole déroulée sur laquelle il écrivit le nom de la jeune fille Noémie Butot.
Dix jours plus tard, Ernst pénétrait dans Marseille avec six sous en poche pour aller se faire raser. Quand il sortit de chez le coiffeur, ce fut pour aller roder devant le Fort SaintJean. I] n’éprouvait aucune curiosité pour la ville.
Et maintenant qu’il était arrivé 4 son but, il ne savait plus comment s’y prendre pour gagner sa vie.
Débarder? Il n’avait pas le courage d’affronter un chef de chantier. Il erra sur les quais, sans rien voit, sans tien entendre que Vidée fixe qui résonnait dans son crane, ainsi qu’un appel. Il revint guetter aux abords du Fort SaintJean et observa les soldats qui en sortaient sans ptendre garde aux gens qui le bousculaient, car il marchait maladroitement.
— Vieux, fit-il, en arrétant par le bras un soldat qui portait une ceintute de flanelle bleue enroulée sur sa capote, dis, vieux, ol peut-on en teptendre pour la Légion? — Ah! fit ’homme, le pureau te regrudement est oufert le madin a huit heures. Si du as te ponnes tents le major te brentra.
Le lendemain matin 4 dix heures, Ernst, avec son “faux blaze ”, s’engageait pour cinq ans. — Ah! bon Dieu, pensait-il, si je pouvais seulement vendre mes vieilles nippes pour quatante sous, j’itais boire le coup avant de partir. Il médita ce désir, en subsistance 4 la seiziéme compagnie. Et les deux bouts de sa vie-se rejoignirent pour former un cercle patfait.
IX
Dés qu'il fut rentré-dans son atelier de la place Ravignan, Michel Kraus s’empressa d’ouvtit la fenétre qui, précisément, s’ouvrait sut cette place. Il contempla d’un air. goguenard le départ du boucher, celui du soldat de l’infanterie coloniale, et suivit avec attention le jeu des ombres de Nelly et de Rabe qui se deétachaient, éclairées par une bougie, sur les rideaux unis d’une fenétre de l’hotel du Pommier.
Quand la bougie fut soufflée, la petite place demeura vide, extraordinairement vide. Alors Kraus atteignit une bouteille de rhum posée sur une table 4 portée de sa main. I] en but 4 la tégalade une ample gorgée et, rasséréne, ctia de toutes ses forces, par la fenétre toujours ouverte : “ Le recours en grace de Michel Kraus est rejeté. Kraus n’a pas dormi de la nuit. ~ Et maintenant il_entend dans son cceur les coups de varlope du menuisier des trépassés. Ce jour, il ferma sa fenétre pour la derniére fois. ” ‘On entendit le bruit caractéristique d’une fenétre mal ajustée que l’on ferme avec violence et la petite place s’endormit de nouveau dans le silence froid de l’aube. La fenétre close, Michel Kraus demeura debout pendant plus d’un quart d’heure, en contemplation devant la place couverte de neige. Il tardait encore 4 ordonner ses derniers gestes. Car, maintenant, tout ce qui allait suivre appartenait a une tragédie mi-sentimentale, milittéraire dont il devait étre 4 la fois l’auteur et le héros. Comme il était blond, il paraissait extraordinairement jeune, de cette jeunesse qui attendrit les femmes. Ses cheveux, dans l’ombre mauve et grise, prenaient une coloration d’une tichesse merveilleuse et romantique. Michel
Kraus s’assit dans son unique fauteuil en cuit et regatda tout autour de soi les bonnes choses domestiques, celles qu’il aimait et qui lui rappelaient Mayence a travers |’exotisme de Paris. Une grande paix mécanique tournait en lui comme un disque de phonographe d’une musique particuli¢rement fluide. I] ferma les yeux et ses doigts accompagnérent le rythme de sa pensée en tambourinant discrétement sur les bras tendus de cuir de son fauteuil. Toute sa vie se recomposa dans sa mémoire sous la forme d’une série de miniatures dont les petsonnages étaient animés d’une vie de marionnettes. En vérité, lui-méme citculait entre les images comme un petit pantin en feutte assez ptés de la nature mais avec un élément caticatural trés discret et tres distingué. Dans un paysage qui tessemblait 4 un Albert
Diiter 4 peine retouché pat Jes riches propriétaires de Bingen, des filles en bois tourné avec des tétes de poupées et des robes de cotonnade fleurie valsaient au son d’un violon raclé pat un vieux soldat hilare. Elles valsaient lente-ment, leurs nattes blondes raides et horizontales paralléles 4 la prairie ot les bestiaux, peints a Nuremberg, broutaient des copeaux de sapin coloriés 4 l’aniline. Deux pantins habillés en artilleur, avec une toute petite baionnette nouée d’une grosse dragonne terminée par deux pompons, se tenaient par le bras et traversaient un haut pont métallique en compagnie de deux ballerines de vingt-cing centimetres de haut. Michel Kraus désira vivre longtemps avec ces pantins charmants trés bien habillés et gonflés d’humour. Une joviale fantaisie tendait leurs joues de feutre un peu ternies par la poussiére. Ils vivaient sans souplesse d’une existence sincére qui s’accordait étroitement avec l’air mélancolique et sautillant que le violoniste rythmait avec persévérance. “Ah! si je n’étais pas plus haut que cet attilleur, pensait Michel Kraus, je *pourrais vivre encore sans faire intervenir cet abomi- . nable dégotit de tout ce qui ressurgita quand yaurai décidé, d@ouvrir les yeux. ”
Et il fermait les yeux avec rage, comme on \ serre les poings dans la colére. Il vit ainsi dans une ruelle obscure prés de la cathédrale un pantin de laine avec de gros yeux 4 fleur de téte et un ventre proéminent soigneusement cousu. Ce pantin guettait dans Pombte et toussotait discrétement en produisant un drdle de petit bruit d’amorce qui éclate dans du son. _ Il était caché sous une porte cochére quand il se précipita, comme une araignée mécanique, sur un deuxiéme individu de méme matiére, mais qui représentait un personnage romantique fluet tel qu’on en voit dans les premiers dessins de Wilhelm Busch. Le gros pantin mordit l’autte au cou, derriére la nuque, et il resta longtemps accroché 4 sa victime, sans desserrer les dents et en fermant 4 demi ses gros yeux en os gratté. — Souvenirs d’enfance, gémit Michel Kraus, les yeux toujours clos. Quelques visions burlesques succédérent acette scéne de meurtre, puis d’autres images plus étroitement liées 4 sa propre histoire.
Au bout de trois, j?ouvte les yeux ”, pensa os Kraus. : Il compta 4 voix lente. A trois il ouvrit les yeux et se leva. te , — J’ai bien encore une heure devant moi, ~ ‘n’est-ce. pas, Juni? dit-il 4 son chat qui, pelo-tonné sur une chaise prés du poéle éteint, surveillait et commentait probablement toutes les attitudes de son maitre.
_-. . Michel Kraus ouvrit un buffet de bois blanc et en sortit une assiette de patée. _
-— Voila ta soupe... Tu pouttas manger pendant trois jours. D’ailleurs, je laisserai ouvert le vasistas de Ventrée afin que tu puisses sortir et abandonner pour toujours cet atelier funébte. Il regarda son chat manger sa soupe. Ensuite il ptépara son tub et tira de eau dans un grand broc de faience. A ce moment on frappa 4 la porte et la concietge glissa une lettre sous la porte. Kraus déchira enveloppe : c’était une invitation pour un bal masqué.
Le jeune homme chiffonna la lettre et Penvoya maladroitement dans la pAtée du chat. On entendait sur la place, car c’était jeudi, les enfants qui jouaient avec la neige et se lancgaient des boules qui leur cuisaient le visage. Les fillettes riaient déja comme des femmes de Montmartre.
Elles montraient des jambes minces dans des bas noirs et des pieds chaussés d’énormes galoches. Perchées sur un banc avec les garcons, elles chantaient en cheur :
Ah! qu’on est bien, mademoiselle,
Ah! qu’on est bien prés d’vous,
Pourtant, monsieur, lui dit-elle,
Ce pays n’est qu’un trou.
Kraus écoutait les paroles et sifflait lair_ populaite, un air de sa pattie, d’ailleurs.-II n’en fut pas du tout ému. Tous ses rapports sentimentaux et patriotiques avaient été réglés avec son pays pendant |’évocation des pantins, qui n’était qu’une transformation adaptée a ses besoins d’une scéne entrevue dans la vitrine d’une aristocratique marchande de poupées sur. la Kaiserstrasse, 4 Wiesbaden.
Michel Kraus prit son tub. Ses épaules gte-.lottaient. Il se rasa, le torse nu, mit du linge ptopte, se peigna avec soin.
: Quand sa toilette fut terminée, il régla ses affaires. I] lui restait deux cents marks. II les glissa dans une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom et l’adresse d’une vieille mendiante qui, plusieuts fois, avait posé pour lui. Elle habitait dans un taudis du Fort Montjol. Aprés quoi il prit un couteau et commenga a ctever ses toiles une a_une. Quelquefois il s’attardait & en contempler une qui lui plaisait ou qui simplement lui rappelait dés souvenirs importants. Il y enfoncait le couteau comme 4 regret. I] déchira des dessins et des esquisses; il lacéra également quelques toiles et dessins de ses amis. Apres quoi il brisa sa palette, ses pinceaux, sa boite. Il aplatit ses tubes de couleurs et rompit — ses livres en deux, en les partageant dans le sens de la hauteut. Quand il eut terminé sa besogne, il releva la téte et entendit le Jugubre gémissement d’une sittne qui annoncait le repos des ouvriers. Kraus prit alors une corde a sauter qu'il avait achetée la veille dans un bazar et il~ ’éprouva en l’accrochant au bouton de la porte et en tirant dessus de toutes ses forces. La corde était solide.
: Le chat Juni, maintenant juché au sommet de l’armoite, ses pattes rentrées sous lui, contemplait agitation anormale de son maitre avec des yeux ronds et verts nettement désapprobateurs. “Je ne tegrette qu’une chose, pensa Michel
Kraus, c’est de ne pas savoir de quelle maniére mes compagnons de la derni¢re nuit vont liquider leurs petites affaires sérieuses. I] y avait, si j’ai bonne mémoite, un boucher marqué par la mort, un soldat matqué par la mort. Quant 4 Rabe et Nelly, je ne sais me prononcer. Apres tout, ceux-la possédent un cceur relativement pur. J’aurais pu peindre les portraits de Rabe et Nelly sans danger et sans inqui¢tude... ” Soudain Michel Kraus sentit que les larmes lui montaient aux yeux. Il .prit alors son phono-graphe, le remonta, choisit un disque, le mit sut le plateau de l’appareil 4 portée de sa main sut le haut de l’armoite, a cdté de Juni. Il monta ensuite sur une chaise, attacha une extrémité de sa corde 4 un anneau scellé dans le plafond et se passa l’autre bout, terminé en neeud coulant, autour du cou. D’une main, il poussa le déclic du phonogtaphe et le disque se mit a tourner. Michel Kraus entendit le grincement catactéristique de Vaiguille sur le plateau de cire. Alors il donna un grand coup de pied dans la chaise et se pendit. Devant la fenétte, une douzaine d’enfants qui se regardaient d’un ait ravi, écoutaient le phonographe qui, consciencieusement, débitait une marche tzigane avec toute l’imperfeCtion d’un appareil encore 4 ses débuts,
Au moment méme ot Michel Kraus se suicidait, un apprenti mécanicien trouvait, dans un tetrain vague, au-dessus du squate Saint- Pierre, un paquet enveloppé de papier gris qu’il semptessa de développer. Il recula épouvanté, car il venait de décou-yrir une téte humaine encore ftaiche et dont le catactéte macabre s’amplifiait, erace a ce détail. Le jeune homme, aussi livide qu’un clown, courut chercher du renfort. I! revint avec des agents qui s’emparérent de la sinistre trouvaille pour la porter au commissariat de police voisin. Ce fut M. Tonio Biff, inspecteur de la streté, qui fut chargé de commencer Penquéte.
X
Vers midi Nelly se réveilla. Rabe la regardait dormir depuis plus d’une heure. I frémissait de tage impuissante, cat il n’aurait jamais pu dire, 4 cette jeune fille qui avait besoin de sommeil, de s’en aller. Il estimait peu la vie des autres et la sienne.
Mais il trespectait le sommeil, la faim et la soif qui tendent ’homme aussi simple, aussi violent et aussi pur qu’un animal quelconque. Rabe aimait les bétes et les respectait également. La présence de Nelly dans cette chambre Vhotel lui gAtait son plaisir d’étre tranquille pout quelques jours sous un toit. D’un coup d’ceil, Rabe atrangeait déja cette pauvrte et minuscule chambre en ne dépassant point les limites du confort qui lui était permis.
“ Si je pouvais toujours vivre ici, étre assuré de loger ici, pendant des années, pensait Rabe, je metttais une petite étagére au-dessus de cette table afin d’y ranger des livres. J’accrocherais au mur quelques photos achetées au Louvre. Jaurais un pot a tabac, un ratelier 4 pipes. Ce setait ainsi tout a fait bien, mais, en somme, encore trop au-dessus du plafond de ma vie. Si Nelly pouvait se réveiller et s’en aller, je resterais au lit jusqu’a midi. Il me reste, ma chambre payée, une quarantaine de sous, de quoi prendre un. quart de vin, une demi-portion et un dessett au restaurant qui fait le.coin dela rue Lepic. Si Nelly ne s’en va pas... Alors? Alors je serai forcé de partager bétement mes quatante sous avec elle. Je l’enverrai chetcher des frites et des saucisses cuites dans la graisse. Je pourtai Yenvoyet ensuite porter une lettre 4 Bridon. Je tacherai de lui faire une ponétion épatante. Je tenterai de mettre une idée au point quand jaurai mangé et bu du vin. ” Rabe alluma une cigarette et, couché sur le dos, les mains sous la-nuque, il lanca des ronds de fumée vers le plafond. Il se mit a imaginer, comme les efifants, des situations extraordinaites ou il se développait magnifiquement, tantdt en officier de marine, tantdt en cdurteur cycliste fameux, tantdt en homme invisible. Cette hypothése charmante l’accapata jusqu’au moment ot il s’endormit en révant que, grace 4 son invisibilité, il dévalisait une banque et commettait d’autres méfaits d’un caractéere plus intime. Quand il se réveilla, il constata que Nelly finissait de s’habiller. — Nelly? fit-il. — Quoi? fit la jeune fille. — Prends quarante sgus dans la poche de mon pantalon sur la chaise et puis va chercher de quoi manger pour nous deux. Tu prendras un litre de vin chez l’épicier, rue Ravignan. Tu achéteras en méme temps une pochette de papier 4 lettres de dix centimes. — Bien, fit Nelly. Quand il fut seul Rabe se leva d’un bond, courut se débarbouiller 4 eau glacée dans la minuscule cuvette. Il grelottait et claquait des dents. Sa toilette rapidement terminée et esprit lucide, il revint se glisser dans les draps tiedes. Une immense joie physique et morale l’enyahissait. Il pensa a Bridon et, comme ‘il était enthousiasmé par le bien-étre, il résolut énergi- ’ quement de lui emprunter cinquante francs, Nelly irait porter la lettre. Il fallait trouver un prétexte. Il fallait frapper dur dans l’imagination de Bridon. Rabe le décortiqua psychologiquement, chercha le défaut par ou sa demande d’argent devait pénétrer 4 travers Parmure qui protégeait Bridon, -sous-chef de rayon daps un grand magasin de la Rive gauche. Le point faible de la future vidime de Rabe se précisa bient6t avec netteté : était amour de la famille. ake ayant enfin trouvé, s’amollit de nouveau dans son espoit. La journée était belle. Un but luisait 4 sa fin comme une étoile dans la nuit. Sila chance se mettait de la partie, au crépuscule il pourrait étre riche. Il se promettait: dinviter Nelly & diner, d’acheter quelques francs de bois et d’allumer un feu dans la cheminée décrépite. Il resterait une grande pattie de la nuit devant le feu, a fumer sa pipe et a goiter le divin plaisir de possédet un feu 4 son godt. Nelly pourrait méme tester 4 se chauffer, Maintenant il ne voyait aucun inconvénient 4 ce que la jeune fille profitat de Paubaine. Nelly rentra en coup de vent et posa ses provisions sut la table. — On géle! fit-elle. Elle glissa ses mains sous la couverture. — Sais-tu ce qui est arrivé, Rabe?
— Non. — Michel Kraus s’est pendu.
— Non? — Il y a plein de monde sur Ja place. Et
puis, ce n’est pas tout... Un gosse a trouve, parait-il, dans le terrain au-dessus” du square Saint-Pietre, une téte d’homme enveloppée dans du papier gris. Mange, les frites vont etre froides, et moi j’ai les pieds comme des glacons.
— Dans du papier gris, répéta Rabe... Il demeura un moment songeur tout en dévorant sa saucisse encore tiéde. — Veux-tu que je te dise une chose, Nelly...
Eh bien! c’est le boucher qui était avec nous cette nuit qui a fait le coup. Tu te rappelles ce qu’il disait en parlant du paquet qu’il avait perdu pendant que les petits mecs le poursuivaient...P Hein? Ce paquet c’était la téte qu’on a retrouvée ce matin... — Quand méme, fit Nelly la bouche pleine,
Cest pout le petit Allemand que j’ai de la peine. Aprés tout il n’est pas mal ot il est. Ce matin jai révé que nous nous promenions tous les deux, c’est-a-dire toi et moi, 4 la campagne. Il n’y avait que des champs, des champs et pas @arbres. Au milieu dun champ ensemencé, nous.apergumes des anges en trond qui picoraient du blé comme des pigeons. C’était ce qu’on appelle un présage. — J’espére que nous ne serons pas embétés a cause de laffaite du boucher. Nous ne le connaissons pas. C’est un boucher: surgi de Pombre qui appartient corps et Ame 4 cette nuit ou deux des ndttes ont trouvé une solution. L’ Allemand est déja mort, le boucher va mourir, et le déserteur? Le déserteur a sans doute trouvé — _ sa voie. Nous deux, Nelly, nous sommes encore — aujoutd’hui+ ce’ que nous étions hier. Quel soulagement de le constater...Tiens, bois du vin, ma belle, nous avons encore passé a travers.
* Nelly sourit, prit le verre, but et fourra de nouveau ses mains sous la couvettute. — Ah! fit-elle — et ses joues s’empourprerent — il faut, moi aussi, que je cherche une chambre. — Si tu réussis la petite affaite que je vais te confier, je pourtai te donner quelque chose. Voila : tu vas aller chez M. Bridon, tu lui remetttas une lettre que je vais écrire. Tu attendras la réponse. Si Bridon te parle de moi, tu lui répondras que je viens de perdte ma mete, ce qui est vrai — seulement il y a quinze ans de cela. — ‘Iu lui diras aussi que je cherche ‘Pargent nécessaire au’ voyage, et que c'est pour cette raison que je n’ai pu aller le voir. moi-méme... Rabe écrivit sa lettre, mit l’adresse sur l’enveloppe. , — Réussis, Nelly, et si tu me portes chance, nous dinerons ensemble ce soit.
Rabe, aprés avoir palpé le billet de cinquante francs rapporté par Nelly, éprouva comme un éblouissement. Il espérait réussit, sans que pourtant la réussite lui part possible. “ Une chance sut mille de réussir, pensait-il. La somme est trop forte. J’aurais di me contenter de vingt francs. ” . Sut Pargent, il donna dix francs 4 Nelly, s’acheta une chemise et un chapeau et, avec le reste, prit un billet de chemin de fer pour Rouen, ot il espérait trouver quelque chose, cat il connaissait, dans cette ville, une demidouzaine d’excellents compagnons qui pourraient laider.
Nelly, par désceuvrement, l’accompagna jusqu’au train. La jeune fille pensait vaguement : “Kraus est mort, Rabe ne teviendta pas de sit6t. Je n’ai plus personne... ” Elle était trop malheureuse pour s’émouvoit sut son propre compte. La gare, les accessoires de la gare, l’odeur du charbon agissaient simplement sur sa sentimentalité. Cependant, quand le coup de sifflet traditionnel ferma les portiéres, elle sentit qu’une période de sa vie était accomplice et que toutes les choses allaient prendre pour elle une autre coloration.
Ag Elle loua un cabinet meublé dans un petit hdtel de la rue Caulaincourt, descendit 4 la tombée de la nuit, huma Vair elle aussi pour prendre le vent, et se trouva mélée a un rassemblement d’individus des deux sexes qui commentaient avec véhémence un événement de qualité. Nelly apprit d’une gtasse fille parée d’un cache-poussiére beige, que la police venait d’arréter un boucher nommé Isabel, accusé d'avoir tué et dépecé un de ses amis pour le voler. Cet ami, nommé Norbert, réparait des timbres-poste rates et en maquillait également. I] gagnait bien sa vie. Le vol avait été le mobile du crime. Elle apercut dans un groupe de policiers un monsieur raide et vexé.
C’était le boucher inconnu de la fameuse nuit dans la neige. Elle le tegatda, la bouche ouverte, hébétée. Les policiers firent monter Phomme dans un taxi. Des coups de sifflet fusérent en bouquets autout de la voiture. Une figuration timide et mal réelée se fit entendre : “ A mort! 4 mort! ” criait-on sans vigueur. Une petite voix de fillette cria, apres les autres : “ A mort! ” Nelly descendit la rue dans la diretion du pont Caulaincourt. En chemin, quand elle passait prés d’un homme, elle chantonnait et clignait de lceil dun air canaille. Tout comme- dans les livres. Cette nuit-la, Nelly travailla courageusement, ainsi qu’une vraie femme du métier. Elle forgait Vattention des hommes, patce qu’un élément supérieur a toutes les hypoOhW Sa ee theses la dominait et la dirigeait vets son avenit par une route aussi nette et aussi autoritaire quw’une voie ferrée. Elle était lancée sur les pistes du “ tapin ” comme un train sur ses tails. Elle levait un homme, le contentait et lui extrayait son argent avec une puissance magnifique de machine a faire Pamour en série. Au petit jour, quand elle remonta la rue d’Amésterdam avec une copine pour boite un café créme place Clichy, elle était riche. Hlle rentra a son hdtel, se lava soigneusement et s’endormit telle une couleuvre qui change de peau, dans un effondrement subit de toutes ses facultés.
_ L’ancienne jeune fille, nommé Nelly, venait de moutir, elle aussi, des suites de cette nuit qui lui rappellerait toujours sa propre mott. La nouvelle Nelly se réveilla a midi, la figure comme changée. Elle se regarda dans la glace et surprit la décision sut son nouveau visage. Elle appela le gargon, Emile, par la porte entrouverte. Il accourut a pas feutrés.
— Dis donc, faudra dire au patron qu’il a <2 balance une autre taule. Je prendrai la chambre du premier, 4 quarante francs par mois. Et voila pour toi. — Elle lui tendit ‘une piéce de cing francs. — Et puis, écoute bien, tu me feras -monter 4 déjeuner dans ma chambre. Tu as compris? Alors tu peux les mettre. Quand elle fut seule, elle regarda ses nippes.
La confiance lui durcissait les yeux. Elle pensa : “Rabe a di mourir aussi cette nuit. C’est crevant, nous étions cing en sortant du “ Lapin ”, et dans un mois il ne restera plus rien de ce que 2, nous fimes. ” Elle se trompait. Mais elle ne pouvait savoir~. que le soldat tournait encore en rond, comme un cheval de cirque. D’ailleurs, elle ne se souvenait plus trés bien de la téte de ce soldat qui, pour elle, ressemblait a tous les soldats. Nelly ne savait pas distinguer les uniformes et tous les soldats qu’elle avait connus injuriaient leur destin avec les mémes mots. “Un soldat et rien, pensait Nelly, cest 4 peu prés pareil. ”
Un mois aprés l’arrestation de M. Isabel, ou plus exattement un mois apres la prise de possession de la belle chambre du premier, le “deux ”, Nelly possédait un tailleur convenable, du linge et des chaussures. Elle mangeait au restaurant et la vie tournait autour d’elle comme une roue bien huilée.
. Elle vivait modestement, en petite bourgeoise de la prostitution, car la grande misere, dont les souvenirs appartenaient 4 la morte, gatantissait la vivante contre les excés de la fantaisie. A cette époque l’Europe dormait entte ses pattes comme une béte de proie hypoctite, et VPhumanité pensait a tort et a travers avec la permission tacite de la béte endormie. Les futures victimes, préparées par les journaux, s’engtaissaient dans l’inconscience du cataclysme. Nelly suivait tout doucement le courant paisible du fleuve ou les uns et les autres se heurtaient, mais sans se faite de mal. L’assassinat de Norbert vint aux assises. La jeune femme publique lut avec avidité le récit quotidien des séances de la Cour de Justice. M. Isabel, serté a la gorge, harcelé, insulté, bafoué, et finalement confondu par des procédés arbitraites, mais d’une psychologie enfantine, finit par avouer. Tl écoutait dun air agacé les hurlements magnifiques de Pavocat général. A la fin, il prit la parole, et faisant signe a son avocat de se taite momentanément, il s’écria : “Heé! oui, j’ai tué Norbert, bien entendu je Pai tué, cela ne fait plus de doute, méme pour moi, cat j’ai cru longtemps que j’avais révé. Cependant, Messieurs les jurés, Norbert était un imbécile, ignorant comme une carpe, incapable de s’*émouvoir devant un geste généreux, une belle pensée, un air de chanson, une rose peinte. Considérez |’extréme indigence morale de cet homme dont l’intérét ne pouvait étre que culinaire. En effet, Norbert n’était qu’un mouton, un mouton impossible 4 manger, mais dont la peau, néanmoins, pouvait avoir une valeur. A cette époque, j’avais besoin de dix mille francs. Alors qu’ai-je fait? Mon Dieu, j’ai tué
Norbert, comme on tue un mouton, pour se noutrir. Je tenais 4 vous donner mon point de “vue, qui est complétement différent du votre. Pout cette raison, nous ne pourrons jamais nous entendre. Quant a Norbert, je ne me lasserai jamais de vous le répéter, si vous l’aviez connu de son vivant, vous n’hésiteriez pas a— tte de mon avis en ce moment. ” Isabel fut condamné 4 mort, son recouts en gtace fut rejeté. IL mourut sur la guillotine de mott violente, en avance de quelques mois sut une grande partie de ses contemporains. Quand Nelly eut connaissance du verdi& par les journaux du soir, elle ne put s’empécher de battre des mains et de s’écrier : “ C’est bien fait! ” Mais tout de suite elle pensa a Rabe. “Et celui-la, qu’est-il devenu? ” se demanda Nelly. Elle essaya de prolonger Vallute inquicte du jeune homme parallélement a sa propre existence. Mais comme elle manquait de documents, elle ne put y parvenir. Elle revit bien la gate Saint-Lazare sonore, pleine de tendresses, de cris et Wacier vivant. Elle vit encore les feux du train et Rabe qui s’enfongait irrésistiblement dans la nuit du cété de Ouest. Alors Nelly s’assit sur son oreiller, les genoux au menton, et tout en comptant des bouts de tuban dans une vieille boite en carton, elle répétait, comme une enfant bien sage sa legon Vhistoire, la chronique quotidienne de son propre passé. A cette date, c’est-a-dite deux ou trois ans avant la déclaration de guerre, Nelly était agée de dix-neuf ans.
XI
Nelly devint comme une impératrice de la rue. Elle en connaissait les arcanes les plus sectets et savait les utiliser pour sa propre réputation. Un pittoresque, aujourd hui aboli, donnait 4 la grande confrétie de la prostitution publique ce catactére orgueilleux, que lon ne retrouve plus que dans les images de la mémoite. ° Les professionnels, hommes et femmes, de la prostitution, ne craignaient point d’afficher leur état. Etre un jeune marlou constituait un idéal suffisant pour que ceux qui en poutsuivaient la téalisation n’hésitassent point A se parer @un uniforme spécial qui les distinguait de la foule.
6 P. M. ORLAN, LE QUAI DES BRUMES.
Les boulevards extérieurs et les petites rues mal éclairées qui permettaient d’y accéder s’émancipaient dès la tombée de la nuit et s’em- paraient du décor abandonné par les hommes et les femmes du jour. C'était comme une troupe nouvelle sur une scène dont les décors, pour n’avoir point été changés par économie, n’en appa- raissaient pas moins comme parfaitement renouvelés.
Telle maison, d’une honnête apparence, tant que la clarté du jour la révélait, devenait, dans les lumières artificielles, une sorte de temple de la misère sentimentale et de l’incontinence de lPimmoralité.
Dans bien des cas, un éclairage mal assuré conférait à l’ombre humaine une suprématie sut le corps humain qui l’avait créée.
Les ombres maïitresses de la rue jouaient leur rôle fantastique dans la comédie tragique de minuit. Une ombre d’ivrogne était happée par une ombre embusquée au coin d’une rue. Sur un mur bleu de lune, deux ou trois ombres d'hommes Re le feu de leurs ciga- rettes. Une police d’ombres, popularisée par l’image, barrait la chaussée, prête à bondir au coup de sifflet qui annonçait la rafle. Cette rafle elle-même n’était qu’un tour- billon d’ombres qui traversait le boulevard comme un tas de feuilles mortes dispersées par un coup de vent. La rafle n’était qu’une des prérogatives du vent aigu qui faisait tourner les filles admirable- ment qualifiées de soumises. Hiles fuyaient en troupeau lamentable ou bondissaient folle- ment dans la lumière souffreteuse des lampes municipales. On entendait dans les brumes de l’aube le chœur angélique de Saint-La- zatre et, dans les petits bistrots terrorisés, un voyageur pâle et défait qui venait de la place de la Roquette, jeter sur les tables eTne de marbre ces mots comme un bouquet de malheurs : “ C’est fait : on a guillotiné Etbeuf ?”. | re
Dans ce royaume d’ombres étirées ou char- nues, Nelly s’avançait ainsi qu’une reine. Elle était la femme d’un grand affranchi, d’une lai- deur tetrifiante, d’une force sans contrôle et dont les idées paraissaient d’une simplicité abo- minable et incompréhensible.
Nelly était devenue une blonde assez délutée avec des yeux rieurs qui pouvaient chavirer toute la rue. Femme d’affranchi, elle se coiffait et se vêtait en pierreuse, depuis ses cheveux, blond pâle, coiffés en casque, jusqu’à ses hautes bottines _de conquérante. Les copines de la rue l’entouraient d’une cour servile. C'était un honneur pour toutes ces misérables que de boire l’apéritif à côté d’elle devant le comptoir d’étain ou à la terrasse d’un petit bar d’où l’on apercevait la rue Lepic encombtée par les petites voitures des mar- chands des quatte-saisons.
Elle triomphait, déjà partout, comme un: futur fox-trot canaille. Quand elle descendait la rue en marchant droit devant elle, sans concessions, sut le trottoir, elle entraînait une partie de la rue, de même qu’un morceau d'affiche décollé et déchiré le long d’un mur. Elle tanguait au langage muet des coups de sifflet comme une frégate de fortune. On disait déjà d’elle, bien qu’elle n’eût que dix-neuf ans: la grande Nelly. Cette période de haut triomphe succéda presque sans transition à la période bourgeoise de la rue Caulaincoutt. Il avait suffi d’un homme pour la placer sur une autre voie, où, bien. alimentée, elle fonctionnait ainsi qu’une machine puissante, parfaitement mise au point. | L'homme que Nelly avait choisi et subi, après. avoir aimé un peu Rabe, peut-être, n’appartenait pasà la race humaine. Il se dépla- çait également dans la vie avec l’intransigeance d’une machine, mais d’une machine inutili- sable en dehots. de l’atmosphère créée par les filles-tapageuses et dociles de la rue. Il se tenait à l’extrémité de la rue, telle. une borne-fontaine municipale pourvue d’un priape. qu’il affublait de noms enfantins : le petit, l’enfant, le gamin, etc. En dehors de cette ten- dresse indulgente pour ses ornements géni- taux, il n’éprouvait aucun besoin de comparer les choses entre elles et de les surnommer. L'amant de Nelly s'appelait Ludovic. Elle- même savait très peu de chose sur sa vie. Il était né rue du Poteau, avait servi dans l’artil- lerie lourde à Toul. Sa force suffisait à le faire respecter et, pour cette raison, il n’avait jamais d’histoires, c’est-à-dire très peu d’occasions d’entrer en relations avec la police des mœurs ou la police judiciaire. | Ludovic était le maitre suprême des petits- maîtres du quartier. Penser à la manière de Ludovic témoignait d’une aristocratie naturelle. La rue venait chercher dans sa présence ses. disciplines décoratives, et Nelly distribuait la force secrète de cet homme comme un haut-parleur disperse les sons et les idées: contenus dans un poste récepteur parfaite- ment étudié. |
Il faut bien se persuader de ce principe essentiel que Nelly, professionnelle du trottoit, est~ une force de la nature, et que c’est elle, en somme, qui dira le dernier mot de cette histoire. Une femme disposée 4 s’utiliser, corps et ame, sans restriction, sans morale conventionnelle et sans mysticisme, est une force de la nature comparable a l’électricité dont on asservit les caprices sans rien pénétrer de son mystére otiginel. La présence de Nelly dans une rue conférait
A cette rue une personnalité qui était celle de Nelly. Elle enchainait 4 son jeu, par sa seule apparition, les maisons 4 six étages, les flics settés l’un contre l’autte dans le poste de police, comme des poussins, les voitures silencieuses, les hommes du plaisir nocturne, les imaginatifs de province et les autres femmes pales agglomérées, 4 la facon des globules 2 a entrée d’une attéte durcie, par deux tangées d’hdtels a chambres de passes. Son génie n’attendait, pour rayonner effectivement, que la présence d’une force male qui devait lui enseigner la connaissance parfaite des ressoutces dont elle pouvait disposer. Elle entoura sa béte protectrice dun réseau de fils de cuivre ténus, en fit une bobine délicate ‘qui émettait des sons qu’elle seule pouvait entendre dans la nuit du monde pleine de cris désordonnés et de forces perdues. Ludovic la saturait de force comme un redresseut de courant recharge une batterie d’accumulateurs. La jeune femme étudiait le fonctionnement de cet appareil destiné 2 chauffer les lampes de sa volonté et de son imagination. Quand elle fut convaincue qu’un appateil de cette puissance pouvait se trouver partout, dans le commerce, elle résolut de se libérer définitivement. Elle pensa 4 Rabe, sans rien obtenir de précis, sur le lien fragile, mais presque indestructible, qui semblait la relier 4 cet homme. Elle pensait a Rabe, quelquefois, comme on pense a un paysage, 4 une chanson ou 4 une ville. Puis elle élimina cette pensée en se levant afin d’allumer _ une cigarette.
Un jour Nelly se débarrasser de _ Un Ludovic. Elle le fit tuer par un Corse dans une lutte au cauteau sur le traditionnel gazon des fortifications, dans un duel comme on le pra tiquait alors, et sur le pittoresque duquel tout a été à peu près dit. +
XII
Jean Rabe pénétra dans Toul un dimanche, convoqué par l’autorité militaire, afin de faire | une pétiode de vingt-huit jouts, dans une vieille casetne aménagée a proximité des rempartts. Cette convocation sans aucun intérét lavait surpris dans un petit hétel de la rue des Charrettes 4 Rouen, ot il vivotait une existence peu > différente de celle qui, chaque jour, a. Paris, Pavilissait un peu plus. Le jeune homme avait perdu toute confiance dans sa destinée. Il pensait quelquefois a Nelly, patce que cette jeune femme lui donnait vaguement J’impression de le respecter prudemment. Rabe n’était convoqué que pour midi. Il trainait donc péniblement ses pieds dans la neige qui recouvrait la promenade devant les forti- fications. Il n’avait pas un sou en poche et appréhendait, le rouge de la honte au front, Pinstant ot il se retrouverait avec ses anciens camarades de l’aétive, les plus intelligents, mais les plus vaniteux. Tous ceux-la devaient étre pourvus d’argent. Ils iraient manger au restaurant, loueraient une chambre en ville. “ Bon Dieu, pensa Rabe, il n’y a donc pas moyen d’étre tranquille dans sa purée! ” A midi, il se rendit a la caserne. Le “ doublard ”, apres avoir examiné dun bref coup deeil, Penvoya a sa compagnie. “Si je pouvais étre habillé tout de suite, songeait Rabe, cela me permettrait de gardet un certain anonymat. Mais comme je n’ai pas un sou pour payer 4 boire au garde-mites, je n’ai d’autre ressoutce que d’attendre. ” Il s’allongea sur son lit et fuma. Les réservistes arrivérent en groupe par le train suivant : des ouvriers, des employés et quelques jeunes paysans a larges sourites. D’autres jeunes hommes se joignirent a ceux-la, Rabe en teconnut un qui s’appelait
Werthel, fils de bijoutiers opulents. Lui aussi reconnut Rabe. — Tiens, ce vieux Rabe, tu ne me remets pas? — Si, si, je te reconnais... Alors ca va? — Oui, et toi? — Werthel estima le misérable complet de son camarade d’armes. — Tu dessines toujours? — Moi, non, fit Rabe, qui ne se souvenait plus que, durant son premier séjour a la caserne, il s’était présenté comme dessinateur... Je ne dessine plus, glapit-il soudain d’une voix pointue, jai abandonné la peintute pour le journalisme. Jai voyagé beaucoup et je cherche a titer profit de mes déplacements.
. L’autre l’entendait 4 peine, car il pensait que la situation sociale de Rabe ne valait pas qu’on ‘Pécoutat plus qu'il n’était nécessaire a une présentation de caserne. Il s’éloigna avec un autte type élégant. . — Va, salaud! grommela Jean Rabe en se recouchant sur le dos, les pieds posés sur une haute pile de couvertures brunes.
Il vint encore une sorte de tetoucheut en photographie, vétu d’un complet en drap noir, ~ gente officier d’Afrique, et coiffé d’un large feutre 4 haute forme. Une cravate lavallié¢re s’alliait somptueusement a sa barbiche de mousquetaite et au sacrifice de ses cheveux fraichement tondus.
< — Tiens, voici Rabe, fit-i] d’un air gogue-—natd en sugant sa pipe en terre. Qu’est-ce que | tu fais maintenant? — Je suis directeur d’une grande maison Vautomobiles, répondit celui-ci, prodigieuse-— ment agacé. Je suis une peu fatigué car j’ai fait la route sur un nouveau chassis pas encore catrossé. J’ai renvoyé mon chauffeur avec la bagnole. Et toi?... toujours dans la mouise? Le retoucheur vétu de drap satin noir fit un soubresaut, puis il s’éloigna a reculons. — Ob est mon lit, mon lit, les gars, gueulaitil dune voix faussement autoritaite. Alors maintenant c’est les bleus qui font la loi aux anciens!? — Quel veau! gémit Rabe en fermant les yeux. Je ferais volontiers le sacrifice dune jambe pour qu’une guerre me débarrasse de la présence de cet imbécile. Le lendemain Rabe fut habillé. Il rettouva sa liberté de penser dés que l’uniforme l’eut privé de ses vétements civils qui recélaient trop son extréme misére. Des lors il ne fut plus qu’un soldat, mais un soldat sans le sou. Dés cinq heures il erra a travers les rues €troites du vieux Toul et fit la connaissance d’une putain étonnamment jeune, aux cheveux couleur de miel, une étrange fille tatouée des seins aux pieds. _ Assis devant la porte de la chambre qui donnait suc la rue, au rez-de-chaussée, Rabe causait avec elle, en fumant, par courtes bouffées, ainsi qu’un crapaud. I] écoutait vaguement la fille raconter des histoires patfaitement simples et compliquées. Il hochait la téte et vivait une heure avec tranquillité comme un moteur dans un bain dhuile. Il ne lisait pas les journaux et se laissait aller sans résistance au courant qui l’emportait avec d’autres noyés, ses fréres. Son corps ‘tournait suc lui-méme, se heurtait 4 des obstacles, mais finissait toujours par retrouver le fil du courant. Et il descendait invinciblement vers quelque chose de sutprenant qu’il n’appréhendait point. Car il en était arrivé a juger la mort avec une sérénité de vieux chien. — Si on te donnait mille francs, lui demandait Ja fille tatouée, qu’est-ce que tu ferais? — Tout, répondait Rabe. — Pourquoi viens-tu me voir, demandaitelle encore, puisque je ne te tefile pas d’argent? -—— Parce que tu ressembles a I’Afrique et au bagne. — Biribi, répondit la fille. C’est épatant ceque tu dis. Un clairon que tu n’as pas connu et a qui je donnais tous mes sous m’appelait Biribi. — Adieu donc, Biribi, fit Rabe en se levant, je m’en vais. *
A minuit, comme tout dormait dans les casernes, le clairon de garde sonna “la générale ”et puis le “tout le monde en bas ”, et puis “le sergent de semaine ”, etc., etc. Des voix professionnelles hhurlérent dans les couloits mal éclairés le classique “ debout 1adedans! ” Un sergent lanca un ordte affolé : “Au magasin, on touche la collection de guerre! ” Rabe, mal réveillé, se leva machinalement, enfila ses tteillis et se rendit avec les autres au magasin de sa compagnie. Il faisait froid et le vent passait en rafales au-dessus de la ville. On entendit dégringoler des tuiles et un tuyau de cheminée, ce qui fit rire quelques hommes. Rabe, baillant 4 se décrocher les machoites, tendit les bras au magasinier qui lui remit des vétements neufs, des cuits neufs, des brodequins neufs, un sac neuf et un képi neuf, haut comme une tour. — Surtout ne cassez pas vos képis, hein? dit Padjudant, ou alors je vous fais passer au falot. Les hommes, chatgés comme des baudets, remontaient dans leurs chambtes afin de s’habiller. Ils grognaient et juraient apres les cuits ‘neufs des courroies de sac qui ne voulaient pas se rouler, Un caporal, entouré de bouts de chandelles, pattageait les vivres de réserve empilés sur son lit. Rabe s’appréta mécaniquement comme ses camatades, mais sans aide. On ne l’aimait pas plus qu'il n’aimait les autres. Maintenant les clairons d’infanterie et les trompettes d’artillerie se répondaient- de tous les quartiers. Au loin, vers Ecrouves, on sonna le refrain d’un régiment. Puis, comme en sourdine, une musique joua la Marseillaise. Rabe préta Voreille afin de mieux écouter le roulement caraétéristique des voiturettes de la compagnie de mitrailleuses. Un sergent traversa la chambre en coup de vent, sac au dos et jugulaire au menton : “ Allez, ptessez, pressez! Tout le monde en bas! ” La compagnie s’aligna dans la cour. Les ombres des hommes s’allongeaient sur la neige et la lueur dun falot dessinait sur le sol une étoile gigantesque. Le capitaine, en capote noite, s’avanca vets ses hommes. Il était maigre et méchant, mais portait sur son visage le signe tragique d’une élimination rapide.-En quelques mots il réduisit ses setgents a l’état de larves. La voiture de compagnie cahota péniblement et s’arréta devant la double file immobile. — V’la Jes cartouches, mon capitaine. La distribution se fit dans un grand silence.
~— Crest un exetcice de mobilisation, chuchota un homme a cété de Rabe. — Vous, dit le capitaine en s’adressant a ce dernier, qu’avez-vous encore a ronchonner? Il faudra changer votre fagon d’agir, comprenez-vous? Je me chargerai de vous briser, entendez-vous? — Mais, mon capitaine, je n’ai rien dit. — Vous mentez. Rabe se tut. Le capitaine commanda en avant pat quatre, et la compagnie, qui ¢tait la premiére préte, franchit au pas cadence la porte de la ville, et vint prendre position dans un champ 4 gauche, en pleine campagne. Alors Rabe fit sauter lé papier gris qui enve- loppait ses cartouches et, tout so age approvisionna son lebel. La, compagnie s’arréta au bord de la route et reposa les armes au commandement de halte!
Rabe poursuivit son chemin, paisiblement, Parme 4 la bretelle. — Hé, la-bas, Phomme! criait le capitaine. Le réserviste entendit derriére soi le galop mou d’un cheval dans la neige. Il se retourna, épaula son fusil et appuya sur la gachette. La
— ctosse lui heurta la machoire. “ J’épaule comme un pied ”, pensa Rabe. I] ajusta de nouveau le capitaine et tira sans le toucher. L’officier avait fait exécuter une volte 4 son cheval. Il revint a toute bride vers la compagnie qui se débandait. — Arrétez-le, commanda le capitaine. Deux sergents s’avancerent et Rabe fit feu dans leur direction. L’adjudant prit alors le fusil d’un homme et tira 4 son tour, cat un sousofficier venait de lacher son fusil en se tenant le bras. Il criait : “Je suis touché! Je suis touché! ”
Une balle chanta aux oteilles de Rabe, puis une autte. Soudain il sentit comme un coup de baton 4 son flanc, puis un autre a lavant-bras. I] lacha son fusil. Son sang coulait le long de son poignet sur sa main droite. Jean Rabe tenta encore de faite quelques paset il tomba 4 genoux dans la neige. Alors il sallongéa sur le cdté. Ses oreilles bourdonnaient. Il se rappela d’un seul coup qu'il avait — laissé 4 Rouen son petit chien.en garde chez uhe voisine. Un désespoir atroce le terrassa, Pemplit, le tourmenta avec une violence irrésistible. Il bégaya : “ Mon petit chien, mon pauvte petit chien blanc. ” L’adjudant, a ce moment, avancait vers lui avec prudence. Rabe’ l’apercut gigantesque dans le brouillard de la mort. — Il est blessé? interrogea le capitaine. — Mon capitaine, je crois bien qu’il est mott. Le capitaine, qui était descendu de cheval, se pencha sut le corps extraordinairement diminué.
— Bon sang de bon sang! Quelle affaire!Denx betes pour le fpioporee a inno - Vous étes tous témoins. Quelle affaire! D’autres compagnies arrivaient sur le terrain. Quelques lanternes follement agitées se rapprochaient trés vite du groupe noir qui entourait le cadavre de Rabe. Elles semblaient mues-
vers le capitaine qui, 4 grandes enjambées, ‘ s’avanca A leur rencontre,
.
Les deux jazz-bands du Mzamz, Pun noir et Pautte blanc, se succédent sans répit, dans un mouvement continu et harmonieux de bielles. A Vextrémité du hall ot les couples dansent avec gtavité, un escalier monumental accede a la tue. Des femmes le descendent majestueusement et se mélent au rythme combiné de deux otchestres dont la mélancolie donne 4 cette nuit de féte une signification profonde d’une distinction parfaite. Au milieu des couples, entre les jeunes gens en smoking, fragiles et élégants, une grande femme blonde, en tobe rose courte, a paniets, la chevelute. relevée en casque, 4 l’ancienne mode des pietteuses, s’associe avec une grace hautaine et maligne au fox-trot : “Chérie ”,symbole inoubliable de la fin de année 1919. Cette femme est le moyeu de la roue dorée qui tourne en emportant dans l’enroulement sans fin des deux orchestres plusieurs centaines de personnes , soumises a Vatmosphére de ’époque. Cest Nelly, et c’est la seule femme dans cette salle dont la chevelure ne soit pas coupée sur la nuque. Elle régne dans le dancing telle la divinité de la rue, mais de la rue enrichie par les prodigalités les plus folles de tous les échappés du massacre. L’odeur secréte du dancing, comme celle de année 1919, est encore l’odeur doucereuse et. fade du sang. Nelly est belle, d’une beauté nettement parisienne. C’est vraiment une fille de la rue élevée au grand pouvoir. La bouche est une bouche pile de la rue, et les yeux, durs et gris, ont pris leur éclat définitif dans un autre décor que celui-1a. Un bruit bralant @usine a fbuques la joie domine la salle. Les deux jazz-bands ronflent en sourdine ainsi que des turbines qui mettent en marche Nelly et. son danseut et les auttes couples chauffés par la méme pile. Le dancing se meut et se déplace comme la vie bacillaire dans une blessute rouge. Une chanson metveilleusement fluide, étroitement adaptée au corps des danseurs et des spectateuts, satute l’atmosphére de la salle dune électricité tout a fait intelligente. Chacun remonte ainsi sa vie comme un mécanisme et va se recharget 4 cette force que les deux jazzbands conduisent 4 travers tout, de méme qu’un courant alternatif. Nelly est comme une tose pompon enroulée autour d’un pylone d’acier. Crest la colombe millénaire dans le plus récent paysage intelleuel créé pat les hommes. Elle chante 4 mivoix tout en dansant une chanson anglaise apprise par elle avec une facilité d’enfant. Le jazz s’arréte net. On dirait une ruptute de courant. Et Nelly revient vers sa table en examinant ses ongles avec soin. Elle tire de son sac 4 main une cigarette et Vallume, le menton avancé vers le briquet d’or. Elle ferme 4 moitié les yeux, les coudes sur la table, les mains nouées a la hauteur de ses yeux. Autout d’elle des jeunes gens rusés comme des vieillards se morfondent dans un ennui dapparat. L’un deux ébauche un geste vague, facile a ptolonger, jusqu’a Vinfini. I] dit @une voix mourante : “ L’avenir? Ah! je vois! c’est plein de lumiéres! ” Nelly Pobserve de ses jolis yeux gtis qui décomposent tout. Si elle le regarde longtemps, ’homme fondra de méme qu’un morceau de sucte dans leau chaude et tout le décor fondra avec homme, le déqor, les deux otchestres, les tentures touges, le plancher jaune (or, les murs blancs et les danseuts noués comme des vipéres. Le ciel glacé et cruel de la tue, au petit jour, — le ciel neuf de la rue est dans les yeux de Nelly, et c’est le vent de la rue qui peut balayer cette salle trop ti¢de, si Nelly insiste un peu méchamment.
Nelly écrase soigneusement la cendte de sa cigatette. Devant elle, une bouteille de cham-pagne dans le seau a glace pointe sa gueule dor vers les lampes, de méme qu’un obusier autrichien.
Voici encore une nuit, pense Nelly, a ajouter a la somme de mes nuits. Mais ce soir tout est neuf autour de moi : ces hommes sont neufs, ces femmes sont nées d’un seul coup_aprés Vorage, la musique est neuve et neuf est tout ce qui me fait vivre.”
:Elle tourne et retourne sa main afin d’admirer Punique bague qui la décore, et Nelly pense encore : “Serais-je si puissante? ”
~ Dans sa mémoirfe, au verso de ses yeux gtis, des images se déroulent sur |’écran blanc de la neige.
Voici le soldat sans importance, le boucher criminel et le jeune Allemand qui n’avait pas __ assez de patience, ou qui ne pouvait plus résister a ses dons. Voici Rabe mal enveloppé dans son ~mauvais patdessus couleur chaudron. “Tls sont tous morts pour ma santé physique et morale ” songe Nelly, et elle dit voix haute : “ Naturellement! ”
* — A propos de quoi, dites-vous “ naturellement ”, lui demande son voisin, Phomme qui “voyait ” Pavenir.
— Vous étes un peu piqué, répond Nelly, qui ne s’est pas apercgue qu’elle a révé tout haut. Lorchestre négte ordonne le déroulement de ce film. La fille en range elle-méme les images comme des cartes sur une table. Ses trois compagnons de jadis sont dans le jeu et Rabe, tout seul, aboutit au diamant qu’elle porte, a l’annulaite, et au collier de perles qui s’enroule a son cou.
La rue gtise ot chantait laigre bise de 1910 pénétre encore dans la salle, grace aux yeux de Nelly. La jeune femme se léve pour se rendre au vestiaire. Elle se penche vers la banquette et sourit : “ Allons, Ti Bob, on s’en va! ”
Un vieux petit fox-terrier pointe son museau grisonnant, se dresse sur ses pattes de derriére et s’étire contre sa maitresse. C’est le petit chien de Jean Rabe que Nelly a recueilli aprés des démarches exaspérantes et des difficultés sans nom.
Mats 1927.
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می خور که به زیرِ گِل بسی خواهی خفت
بی مونس و بی رفیق و بی همدم و جفت
زنهار به کس مگو تو این رازِ نهفت
هر لاله که پَژْمُرد، نخواهد بِشْکفت
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